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Rinaldo à Besançon, l’enchanteresse Croisade de la Co[opéra]tive

La Scène, Opéra, Opéras

Besançon. Théâtre Ledoux. 10-II-2018. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Rinaldo, opéra seria en trois actes, sur un livret de Giacomo Rossi d’après Torquato Tasso. Mise en scène : Claire Dancoisne. Costumes : Élisabeth de Sauverzac. Lumières : Hervé Gary. Masques : Martha Romero. Avec : Paul-Antoine Bénos-Djian, Rinaldo ; Lucile Richardot, Goffredo ; Emmanuelle de Negri, Almirena ; Aurore Bucher, Armida ; Thomas Dolié, Argante. Ensemble Le Caravansérail, direction : Bertrand Cuiller

Bonne pioOPERA RINALDOche pour la Co[opéra]tive : le style de fait des merveilles dans l’opéra baroque. Avec la grâce d’une poignée d’excellents chanteurs, dont une fracassante révélation, et un orchestre sorti de sa réserve, la réussite est au rendez-vous.

Assister à la première mise en scène d’opéra d’un metteur en scène de théâtre est toujours un moment captivant. C’est cette invite au glissement des genres que , directeur de production de la Co[opéra]tive fondée par quatre ville (Besançon, Dunkerque, Quimper et Compiègne), pratique une fois encore avec ce troisième titre (après Les Noces de Figaro, et Gianni Schicchi). À l’opéra, les codes (notamment le temps de répétition) sont tout autres qu’au théâtre, où on prend le temps de chercher le rythme du spectacle. Ici, au prétexte que ce dernier est déjà inscrit dans la partition, le metteur en scène doit arriver très préparé.

Ce défi, , fondatrice de la Compagnie La Licorne, le relève haut la main. Sa patte théâtrale, qui fait fusionner l’animal et l’humain (son Macbeth à deux voix pour Bussang était confié à deux… insectes !) convient particulièrement à Rinaldo, opéra où l’homme flirte en permanence avec la bête. À l’heure où les animaux sont au cœur de bien des débats, cette empathie animale chère à la metteuse en scène est un plus pour le septième opus lyrique de Haendel et le premier qu’il composa pour Londres, entreprise de séduction annoncée qui lui fit reprendre moultes succès antérieurs (dont le célébrissime Lascia ch’io pianga). L’Angleterre sortait des masques de Purcell (King Arthur, The Fairy Queen…) où le féerique devait le disputer au spectaculaire. Ne voulant pas être en reste, Haendel et son librettiste s’approvisionnèrent en effets de toutes sortes dans le déjà très pillé Gerusalemme liberata du Tasse.

Le tour de force de Claire Dancoisne, avec la légèreté de moyens qui sont ceux de la Co[opéra]tive, est de parvenir à émerveiller le public du Théâtre Ledoux de 2018 (pourtant régulièrement victime d’ablations scénographiques pour cause d’exiguïté de plateau) comme celui de Londres en 1711. Les premières images, où des ombres chinoises (un animal fourbu, un drapeau mité sur l’épaule d’un chevalier à la démarche cassée, une adorable armée miniature en action perpétuelle…) nous transportent très vite dans l’Orient fantasmé des Croisés, annoncent l’originalité de sa démarche, épaulée de bout en bout par deux merveilleux comédiens (Nicolas Cornille et Gaëlle Fraysse). L’intérêt ne retombera jamais, Claire Dancoisne parvenant scène après scène à communiquer au spectateur son propre émerveillement devant l’œuvre. Dans un environnement sobrement habillé de projections sur des étendards verticaux, elle fait défiler son invraisemblable bestiaire : Argante sur un poisson géant, Armida sur un dragon gigantesque, Rinaldo sur un cheval déjà dévoré par les vers…. Un petit air et puis s’en vont. Alors qu’on espère les revoir, Claire Dancoisne, qui pourrait se reposer sur ces fabuleuses apparitions, est déjà ailleurs. En train de régler, par exemple, un irrésistible karaoké sous boule à facettes pour le duo d’amour, ou, au deuxième Acte, une étonnante scène où des marionnettes racontent la tempête de sable que doivent affronter les héros. Ou encore ce moment bouleversant sur Cara Sposa, où la silhouette de Rinaldo, rongé par la douleur, est progressivement effacée par des éclaboussures de matière noire. La magie se poursuit jusque dans l’étonnante prison qu’Armida réserve aux amants : les entrelacs d’un gigantesque arbre-samouraï aux branches articulées. Après tant de merveilles, on peut juste déplorer la conclusion trop banale en regard de ce qui l’a précédé. La psychologie des héros, réduits à des archétypes (Armida en vamp uniment maléfique), passe un peu au second plan de la narration, concentrée sur le merveilleux. Saluons pour finir la fascinante beauté des masques de Martha Romero, la variété des costumes, a priori improbable alliage de cuir et de lambeaux, surmontés de chevelures explosées et de maquillages outranciers : vous aviez dit baroque ?

Quimper le 15 janvier 2018.Théâtre de Cornouaille Pré générale Opéra Rinaldo. Direction musicale Bertrand Cuiller Mise en scène et scénographie Claire Dancoisne Assistée de Marie Liagre Costumes Elisabeth de Sauverzac Lumières Hervé Gary Chef de chant Brice Sailly.

La folle chanson de geste de Claire Dancoisne a visiblement galvanisé la fosse, occupée par l’Ensemble , de retour à Besançon. Ce Rinaldo (mélange des différentes versions d’une œuvre que Haendel a retouchée jusqu’en 1731) voit ses 2h40 raccourcies à 2h05. Il ne faut que quelques mesures à pour intimer à ses musiciens de sortir de la réserve qui est parfois la leur au concert. L’enchantement provient donc aussi de ses vingt et un instrumentistes, qui savent en découdre avec l’héroïsme de l’épopée et produire d’intrigantes sonorités aux moments-clés (les introductions de Ah ! crudel, de Cara sposa). Des théorbes grisants, un basson troublant et la vélocité d’un clavecin gâté par le compositeur sont d’indéfectibles soutiens aux formidables pointures vocales engagées par la Co[opéra]tive. Certaines bien connues des mélomanes, tels les toujours remarquables et , lui Argante de grande classe, elle une gracieuse Almirena. en Godefroid de Bouillon ouvre le feu avec l’impressionnante autorité d’une voix quasi-masculine. s’empare des fureurs et de la mélancolie d’Armida avec un aplomb sidérant. Merveilleuse Croisade chantée, donc, menée de voix de maître par l’étonnant contre-ténor . D’une beauté vocale stupéfiante, ce nouveau venu (déjà remarqué quand il était au CNSMD de Paris) a tout pour lui. L’évidence d’une révélation.

Crédits photographiques : © Pascal Perennec

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