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Magistral et magique, Steven Isserlis à l’Accademia Isola Classica

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Italie. Ombrie. Isola Maggiore, Tuoro sul Trasimeno. Église San Salvatore. 2-IX-2021. Ernest Bloch (1880-1959) : From Jewish Life (De la vie juive). Dimitri Chostakovitch (1906-1875) : Sonate op. 40. Joseph Hollman (1852-1926) : Carmen fantaisie. Steven Isserlis, violoncelle ; James Maddox, piano

Violoncelliste hors normes, jouait, avec au piano, Chostakovitch, Bloch et Hollman, dans l’église de l’Isola Maggiore sur le lac Trasimène.


Le silence s’est fait dans la blancheur tranquille de la petite église du Sauveur sur l’Isola Maggiore, l’une des trois îles du lac Trasimène, en Ombrie en Italie. Une note, trois fois répétée, écho d’elle même, par le piano subtil de , trois ricochets légers, et prenant son envol sur cette note, la voix du violoncelle s’élève, celle du Stradivarius de . Invité par Natalie Dentini et Vlad Stanculeasa, les deux créateurs de l’Accademia Isola Classica, qui en est cette année à sa quatrième édition, le maestro est venu pour une semaine de masterclasses et de concerts de très haut niveau sur la minuscule île (24 ha). L’Académie est dédiée à Alberto Lysy, mort en 2009, violoniste mythique et grand pédagogue argentin, élève et ami de Menuhin. Son fils, le violoncelliste Antonio Lysy, en est l’un des professeurs.

Isserlis joue passionnément la Chanson juive d’. Le voir jouer est une expérience très particulière. Sa concentration intense crée une alchimie étrange entre son corps et son instrument, T-shirt noir, bras et mains blanches, et sa tête en permanence mobile, comme ses yeux dont les pupilles tournent sans cesse, créant un être hybride surprenant d’où sort une voix charnelle et chaude qui perce le cœur.

Le son enveloppant est porté par la vibration pénétrante du Strad, et la sentimentalité de la musique a des accents orientaux. Nostalgiques. Ni gaie ni triste, profonde et sombre, avec ce drôle de désespoir qui nourrit la vie même de ceux qui savent déjà tout, le mal et l’impuissance face au mal. La musique est enveloppante, directe, porteuse de vérité et d’empathie pour ceux qui vivront encore, après… avec des vibrations qui prennent possession de l’espace entier, extérieur et intérieur, traversant tout.

Chant plaintif, émouvant et pourtant sans pathos, ligne mélodique simple, From Jewish Life (De la vie juive), le très émouvant triptyque pour violoncelle et piano d’, comprend trois pièces, Chanson juive, Supplication et Prière. Composée en 1924, année de sa naturalisation américaine, cette œuvre est exemplaire de l’intention de Bloch de « saisir le cœur et l’âme ardente juive. » Steven Isserlis joue comme un possédé. Empathique, il s’empare facilement de nôtre âme, car c’est précisément celle d’une œuvre qu’Isserlis transmet toujours à la perfection. Est-ce parce qu’il habite la musique, ou est-ce parce que son art est précisément de nous toucher ?

Steven Isserlis joue ensuite la Sonate op. 40 de . Cette sonate qui date de 1934 vient juste après Lady Macbeth de Mzensk, son opéra joué au théâtre de Leningrad le 22 janvier 1934, et qui avait été violemment attaqué par les autorités politiques et culturelles soviétiques pour langage musical atonal et dissonant. Avec ses quatre mouvements, cette œuvre semble s’aligner sur une forme classique, mais la complexité thématique de la structure révèle une tension intérieure, une révolte. Ici encore, l’étroite étreinte des deux instruments dont les interprètes restent toujours proches, porte parfaitement les mélodies doucement chantantes et les énergies frénétiques et dansantes d’un Chostakovitch conscient des limites autorisées. Les voix s’entrelacent en une mélancolie romantique, mais juxtaposent des images sonores en un magma volcanique, une gestation qui remue et explose avant de s’adoucir enfin en une sorte de méditation chantante, motifs folkloriques, chansons tristes du Scherzo, rythmes traînants, ou vifs. L’élégance du troisième mouvement, pose finalement le décor classique et formel.

Le concert se termine par la Fantaisie sur les thèmes de Carmen de , célèbre violoncelliste et compositeur hollandais de la fin du XIXᵉ siècle, que Steven Isserlis interprète toujours avec la même concentration, un peu ironique au début, dramatique à la fin, chambre d’écho de la séduction, du drame qui se noue, et de l’inévitable meurtre final.

Le programme du concert était sous le signe de la révolte, et du destin.

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Italie. Ombrie. Isola Maggiore, Tuoro sul Trasimeno. Église San Salvatore. 2-IX-2021. Ernest Bloch (1880-1959) : From Jewish Life (De la vie juive). Dimitri Chostakovitch (1906-1875) : Sonate op. 40. Joseph Hollman (1852-1926) : Carmen fantaisie. Steven Isserlis, violoncelle ; James Maddox, piano

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