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Les rayons et les ombres schumanniens selon le Trio Wanderer

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Robert Schumann (1810-1856) : Quatuor à clavier en mi bémol majeur op. 47 ; Quinette à clavier en mi bémol majeur op. 44 ; Trios à clavier n° 1 en ré mineur op. 63 ; n° 2 en fa majeur op. 80 ; n° 3 en sol mineur op. 110 ; Phantasiestücke pour trio à clavier op. 88. Trio Wanderer ; Christophe Gaugué, alto (op. 47 et op. 44) ; Catherine Montier, violon (op. 44). 2 CD Harmonia Mundi. Enregistrés au Théâtre-Auditorium de Poitiers en septembre et octobre 2020. Textes de présentation en français, anglais et allemand. Durée totale : 120:32

 

Les Clefs du mois

Les membres du nous livrent le fruit de leur intense réflexion autour de l’œuvre schumannienne. En résulte ce remarquable triple album avec, outre les quatre œuvres dédiées à la formation, des versions captivantes du Quatuor avec piano opus 47 et du célébrissime Quintette avec clavier opus 44, donnés avec le concours de à l’alto, et au second violon.

Voilà un quart de siècle que le , fondé en 1987, a trouvé sa stabilité d’effectif. Après des intégrales Mozart, Beethoven, Schubert ou Brahms très remarquées, et un grand nombre de disques monographiques, les Wanderer s’intéressent cette fois à . Les musiciens se concentrent sur l’essentiel, avec la recherche d’une identité sonore propre à cet univers si particulier, où les trois trios assez tardifs au sein d’un parcours créatif relativement bref, figurent comme un compromis pour le compositeur entre les défis architecturaux de la grande forme et l’éternité de l’instant fixée au travers d’une latente schizophrénie. Avouons notre admiration face à la cohésion superlative des deux cordes (l’unité des coups d’archets !) et face à un pianiste au rôle certes central, mais n’écrasant jamais par une personnalité envahissante ses partenaires avec une myriade de nuances dans le toucher, fiançailles du diaphane et du ténébreux – et loin par exemple de l’omniprésence impérieuse d’un Menahem Pressler au fil des deux intégrales du Beaux-Arts Trio (Decca). Voici donc une vision passionnée mais équilibrée de ces partitions, soucieuse de la mise en exergue du moindre détail, tout en magnifiant d’un geste musical abouti mais jamais péremptoire, les trajectoires globales de ces quatre pages, très escarpées par leurs permanents et aveuglants contrastes entre ombres et lumières.

Seul le premier trio opus 63 de 1847 a vraiment conquis depuis longtemps le cœur des interprètes et du public avec ses violentes oppositions de registre et ses fêlures latentes, tel cet immatériel et cristallin troisième thème surgissant, apaisé, après le climax du liminaire « Mit energie und leidenschaft ». Par leur stimmung commune au fil des mouvements, les Wanderer transmutent cette œuvre-phare en un portrait craché d’un compositeur écorché vif : une version sans compromis et écartelée entre les vastes mouvements impairs, menaçants ou dépressifs, et les phases de détente plus optimistes du scherzo (Lebhaft) ou surtout du Mit Feuer terminal.

Les commentateurs ont parfois décrié, à notre sens à tort, les disparités voire les relatives faiblesses des deuxième (1847) et surtout troisième trio (1851) comme si la créativité et le geste musical y étaient rongés de l’intérieur par la maladie mentale de l’auteur. On n’entend que rarement ces deux opus au concert vu le difficile et plus précaire équilibre qu’ils exigent. Les Wanderer défendent avec une conviction rare le très littéraire opus 80, culminant dans ses deux mouvements centraux sublimement mélancoliques, et avivent en permanence la flamme de mouvements extrêmes formellement plus convenus. De même, le plus robuste opus 110 est ici d’une rare et « fantastique » noirceur en ces trois premiers temps, et les interprètes nous épargnent toute incongruité par trop triomphante ou prosaïque au Krâftig mit humor final, sorte d’inespéré happy end, et évocation d’une fantasque et improbable Volksfest légèrement décalée après un itinéraire aussi sombre.

Enfin, les capricieux Phantasiestücke opus 88, primo-rédigés dès 1842, mais revus de fond en comble sept ans plus tard, se souviennent ici de la dichotomie « à tiroirs » entre Eusébius et Florestan… ces alter ego tour à tour rêveurs et sanguins schumanniens. Par la maîtrise d’un imaginaire kaléidoscopique, irisé de mille références à un romantisme poétique d’une obscure clarté, les Wanderer en donnent sans aucun doute, une version en tout point idéale.

Mais ce triple album culmine plus encore dans le couplage liminaire des quatuor et quintette à clavier datant de la prodigieuse année 1842, reflets d’une crise conjugale latente après une tournée nordique de l’épouse « starisée » Clara. Placé en exergue, le quatuor opus 47, donné avec le concours du remarquable , tient toutes ces promesses, à la fois par l’ambiguïté ambiante de son Sostenuto assai initial, par son Scherzo aux fantasmagoriques effets d’élytres très mendelssohniens, ou par son final d’une radieuse effervescence contrapuntique. L’Andante cantabile, parfois ailleurs vulgairement expédié, est ici un moment purement extatique d’un lyrisme aussi pudique que confit, où les cordes soutiennent les lignes mélodiques jusqu’à leur complète extinction. Le célébrissime quintette opus 44, où les quatre artistes sont rejoints par le second violon de , est pris sous un angle original : il n’est ici ni un concerto de chambre, ni une opposition de masses sonores entre un univoque quatuor à cordes et un pianiste « rival ». Avec le concours d’un Vincent Coq musagète et inspiré poète, les interprètes proposent la pat(i)ente intégration d’un clavier apprivoisé, à la pâte sonore du quatuor, géré ici en parfaite démocratie de ses quatre membres. L’In modo d’une Marcia est peut-être le sommet déchirant de cet album, notamment en son poignant solo d’alto central. Mais jamais la sonorité globale n’est écorchée au fil du crépitant scherzo et le final y est très habilement mené jusque dans sa péroraison, juste allègre et jamais triomphale, où se superpose ici en parfaite transparence les principaux jalons thématiques des premier et ultime mouvements.

Voilà donc une approche sensible et actualisée de ces six pages qui renouvelle le propos et enrichit considérablement une discographie pourtant déjà très relevée. Un remarquable album à marquer d’une pierre blanche et à thésauriser !

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Robert Schumann (1810-1856) : Quatuor à clavier en mi bémol majeur op. 47 ; Quinette à clavier en mi bémol majeur op. 44 ; Trios à clavier n° 1 en ré mineur op. 63 ; n° 2 en fa majeur op. 80 ; n° 3 en sol mineur op. 110 ; Phantasiestücke pour trio à clavier op. 88. Trio Wanderer ; Christophe Gaugué, alto (op. 47 et op. 44) ; Catherine Montier, violon (op. 44). 2 CD Harmonia Mundi. Enregistrés au Théâtre-Auditorium de Poitiers en septembre et octobre 2020. Textes de présentation en français, anglais et allemand. Durée totale : 120:32

 
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