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Trois prodigieux concerts inédits de Karajan dirigeant Mahler

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Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonies n° 4, n° 5 et n° 6. Edith Mathis, soprano ; Orchestre philharmonique de Berlin, direction : Herbert von Karajan. 4 CD-R St-Laurent Studio. Enregistrés à la Philharmonie de Berlin en janvier 1980 (n° 4), au Festival de Salzbourg en mai 1978 (n° 5) et au Théâtre des Champs-Elysées, en juin 1977 (n° 6). Pas de notice. Durées totales : 59:33 (n° 4), 72:11 (n° 5), 85:42 (n° 6)

 

Les Clefs du mois

Le label St-Laurent Studio comble les mahlériens avec ces trois témoignages sous la baguette de Karajan. Il est démontré, une fois encore, que l’engagement et la qualité de l’orchestre en concert n’ont rien à envier aux gravures en studio.

Une année d’écart séparent les deux enregistrements désormais disponibles (DG et St-Laurent Studio) de la Symphonie n° 4 de Mahler par les mêmes interprètes (trois autres concerts non édités à ce jour furent captés durant l’année 1980 également avec ). D’un témpoignage à l’autre, les tempi restent comparables. Rappelons que la gravure studio (DG) souligne la finesse de la polyphonie avec une quête de la perfection spatiale sidérante. En concert, la lecture publiée par St-Laurent Studio révèle, déjà par un rubato plus libre, une expression moins sous contrôle au point que l’on songe à Bruno Walter, les deux chefs étant par ailleurs fort éloignés l’un de l’autre et à tous points de vue. Dans le mouvement lent, ce sont les plus belles cordes de l’époque que nous entendons : elles offrent un mélange de texture soyeuse, une sorte de brume sonore puis un vibrato et des basses qui semblent transpercer le sol. Nous découvrons le “paradis perdu” imaginé par Mahler. L’orchestre entre littéralement dans la partition, étirant les phrases au maximum de leur intensité et avec une sensualité fantastique. C’est prodigieux de fluidité et de concentration à la fois. L’émotion est à son comble lorsque le cri de douleur jaillit. Ce sont des moments miraculeux qui expriment les sentiments les plus opposés, de l’héroïsme au désespoir. D’une tonalité lumineuse de sol majeur, le lied Das himmlische Leben – la Vie céleste – colore les joies du paradis évoquées par un timbre (nécessairement) enfantin. Ce n’est pas exactement la voix d’, qui manque de simplicité, de naïveté presque et dont l’orchestre, dans la version studio offre un accompagnement bien chargé. Admirables couleurs trop parfaites presque, enchanteresses dans la dernière partie contemplative de l’œuvre. En concert, un supplément d’âme nous est offert. Devant le public, “joue” littéralement son rôle, prenant des risques, accompagné par l’orchestre cette fois-ci en retrait et comme subjugué par son engagement.

Plusieurs versions de la Symphonie n° 5 par Karajan existent : la gravure “officielle” DG de 1973 suivie d’un live capté à Salzbourg, la même année (Fachmann et Urania) puis la présente édition St-Laurent Studio du 15 mai 1978. Deux autres concerts, avec Berlin, furent enregistrés par les radios (1973 et 1974) mais n’ont pas fait, sauf erreur, l’objet d’une quelconque réédition. La magnificence de la version studio DG reste dans les mémoires : une lecture grandiose, épique et monumentale, servie par une prise de son opulente mais finalement assez peu viennoise. L’une des grandes interprétations “classiques” de l’œuvre. Le live de Salzbourg daté du 28 août 1973 (Fachmann et Urania) est une démonstration de virtuosité extraordinaire. Les tempi sont encore plus rapides que chez DG. La trompette solo y assure une prestation exceptionnelle. Karajan libère une énergie volcanique, concevant l’œuvre comme un drame postromantique ce qu’elle n’est pas nécessairement. Dommage que le souffle soit assez prenant et que l’acoustique sèche du Grosses Festspielhaus gâche en partie l’écoute. Venons-en à la lecture rééditée par St-Laurent Studio. La présence est étonnante, bien supérieure à celle de 1973 dans la même salle salzbourgeoise même si les dynamiques des percussions saturent dans le premier mouvement. Le trompette solo prend tous les risques. Karajan choisit des tempi plus lents que dans ses précédentes versions. Dans le second thème, il jette littéralement l’orchestre dans une fournaise, avec un geste berliozien : ça passe ou ça casse ! Peu de formations tiennent à ce niveau de rapidité et de puissance d’autant plus que les transitions ne révèlent aucune rupture de tension. Le chef jongle avec un magma sonore dont il extraie une force d’une noirceur inouïe. Le Stürmisch bewegt est l’un des plus vénéneux qui soient avec ses effets de houle (à partir de 9 minutes). C’est un combat de titans au cœur d’un orchestre chauffé à blanc. Mitropoulos, Solti et Tennstedt exprimaient cette puissance physique sans disposer d’un tel outil orchestral. Le Scherzo demeure dans cet élan dramatique, sans ironie ni sarcasme. La lecture devient si peu viennoise et l’on peut être décontenancé devant une telle “machinerie” sonore (le cor solo est proprement génial). Préférons, ici, l’humanité rayonnante et sans arrière-pensée des Walter, Bernstein et Haitink. L’Adagietto est d’une grande pureté de ligne, bâti d’une arche immense et pourtant… Il y manque la magie des Chailly, Bernstein et Abbado. Le finale rebondit avec une puissance et une souplesse enthousiasmantes. Quelques incertitudes aux cuivres visiblement épuisés n’altèrent pas notre plaisir d’entendre la phalange se déployer dans toute sa magnificence. Karajan modère les tempi et tente de retrouver la joie promise par le compositeur, en déchaînant une kermesse folle.

Trois versions de la Symphonie n° 6 existent (deux autres captées par les radios ne sont pas encore parues). La première fut réalisée en studio pour DG. Une virtuosité explosive, un ton altier, une conception intangible et rude. Peu de surprises hormis la perfection de la mise en place, la beauté des cordes dans l’Andante. Le finale est grandiose, parfaitement dosé dans les micros. C’est le grand spectacle que l’on sait. Une lecture en concert parut chez Fachmann quelques mois (août 1977) après celle de DG. Elle déconcerte. La rapidité des tempi est affolante : 6 minutes de moins que dans la version DG uniquement pour le premier mouvement ! Seuls Kondrachine et van Beinum sont plus rapides. Les fautes, notamment dans les vents sont inévitables. Curieuse conception froide et distante, comme si Karajan était pressé d’en finir. Enregistrée au Théâtre des Champs-Elysées, la version St-Laurent Studio est captée d’un peu loin. Les dynamiques sont légèrement écrasées, dans une salle à l’acoustique déjà peu valorisante et les fortes distordent légèrement. Le tempo s’assagit au fil du premier mouvement et c’est tant mieux car le trompette solo fait l’un des plus beaux “pains” entendus dans cette œuvre. La conception à la fois sanguine et précise se rapproche d’un Tennstedt. La dimension héroïque est menée tambour battant – c’est le cas de le dire – et plus encore dans la danse des morts du Scherzo, l’orchestre saturant l’espace par sa violence expressive. Les aboiements dans cette marche au pas sarcastique, sauvage et brutale offrent un décor saisissant. La pulsation de l’ensemble assurant un enchevêtrement de sentiments dans les habits de la trivialité et de la grandeur a rarement atteint un tel souffle. C’est l’un des plus beaux scherzos que l’on puisse entendre. L’Andante nous paraît en retrait, car trop appuyé dans les effets massifs du développement. On y admire la maîtrise du legato sans être ému. Le finale se construit patiemment, libérant progressivement les énergies. Karajan crée un véritable univers dramatique comme si l’Andante lui avait permis de reprendre toutes ses forces. Nous assistons à une véritable explosion de couleurs – malgré quelques décalages assez étonnants – à l’assaut de vagues sonores jusqu’à l’élan brisé dans l’impossibilité d’un troisième coup de marteau. Moment inoubliable que ce finale pour un public que l’on sent sidéré par le spectacle auquel il assiste. On le comprend.

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