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Tyrannie et décadence pour La Gioconda au Capitole

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Amilcare Ponchielli (1834-1886) : La Gioconda, dramma en quatre actes sur un livret d’Arrigo Boito. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Béatrice Uria-Monzon, La Gioconda ; Judit Kutasi, Laura ; Agostina Smimmero, La Cieca ; Ramón Vargas, Enzo Grimaldo ; Roberto Scandiuzzi, Alvise Badoero ; Pierre-Yves Pruvot, Barnaba ; Roberto Covatta, Isepo ; Sulkhan Jaiani, Zuane / Un Pilote ; Hugo Santos, Barnaboto / Un chanteur. Chœur et Maîtrise du Théâtre du Capitole (chef de chœur : Alfonso Caiani). Orchestre national du Capitole, direction : Roberto Rizzi-Brignoli

Cette mise en scène d’, découverte à la Monnaie en 2019, transcription contemporaine d’une dictature pervertie dans les eaux de Venise, interpelle assurément.

Spectacle déconseillé au moins de seize ans, La Gioconda d’, sous le regard du metteur en scène, est d’une noirceur qui malmène continuellement le spectateur sans le laisser reprendre son souffle une minute. Elle le prend presque « en otage » tellement elle occupe de place par rapport à une mélodie qui doit normalement primer, Ponchielli plaçant sur scène le meilleur des grandes voix italiennes. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons qui fait que l’œuvre est finalement peu jouée sur scène aujourd’hui, celle-ci faisant même ce soir son entrée au répertoire du Théâtre du Capitole : c’est qu’il est nécessaire de pas moins de six chanteurs de premier plan pour faire vivre le livret d’Arrigo Boito inspiré de la tragédie Angelo tyran de Padoue de Victor Hugo, ceux-ci étant désormais liés à de grands noms mythiques de la scène lyrique du XXᵉ siècle, La Callas, Domingo et Pavarotti en tête.

Pour en revenir à la vision d’, sans rentrer dans les détails de cette proposition que nous avons retracés dans nos colonnes lors de sa création, et même si l’on perçoit aisément le propos politisé de son auteur, on peut s’interroger sur la pertinence des nombreuses provocations de cette mise en scène, celles-ci renforçant toutefois l’atmosphère sordide qu’installe la présence envahissante de ce clown machiavélique proche de celui de Stephen King. La nudité crue dès le prélude orchestral, les contorsions diaboliques de danseurs nus (même si les chorégraphies de ceux-ci restent la principale force visuelle de cette production, sublimant régulièrement la grâce des corps, qu’ils soient masculin ou féminin), l’assassinat en direct d’un nouveau-né dont le sang coule en opulence sur une femme nue en jarretelles dont la gestuelle – et la tenue – sexualise le moment, le viol collectif particulièrement explicite et malsain par sa longueur au moment de la Danse des Heures popularisée par le cinéma de Disney… Toutes ces images restent à l’esprit, effaçant presque les véritables atouts de l’ouvrage. Un classique travers de nombreux metteurs en scène actuels dans une production qui reste toutefois du grand spectacle.

Mais la distribution du soir sait, grâce à son expérience, se faire une place. En 2019, assurait déjà le rôle-titre ; elle sait se montrer sensible et touchante dans les phrases étendues d’un « Suicidio » idéal pour un grand soprano dramatique italien, démontrant sa générosité interprétative de tragédienne dans un rôle lourd et intense. La soprano ne manque pas d’implication même si elle ne détient pas les graves nécessaires au rôle et paraît parfois surmenée par les exigences liées à l’incarnation de cette héroïne. Sous les traits d’Enzo Grimaldo, les auditeurs toulousains ont le plaisir d’applaudir un artiste particulièrement expérimenté : impose son aura malgré une fatigue grandissante au fur et à mesure de ses interventions, la voix déraillant même à la fin de son grand air.

La détermination de Pierre-Yves Pruvot en Barnaba fait face à l’héroïne sans complaisance. Le rôle du méchant semble fait pour le baryton qui ne montre aucune faille dans sa force vocale et son jeu tyrannique. (Laura) et (Alvise Badoero) remplaçant au pied levé Marco Spotti deux jours seulement avant cette première, se font remarquer par leur intensité, l’une étant particulièrement applaudie pour sa voix puissante et le dramatisme de son jeu, l’autre affirmant une autorité naturelle de bon aloi. Le timbre sombre d’ (La Cieca) est particulièrement émouvant et vraisemblable dans le rôle de la mère de la Gioconda, aveugle et à la portée de la violence de tous en raison de son handicap et de son âge.

L’ semble trouver ses marques au fur et à mesure de la progression du premier acte, devenant assurément par la suite le véritable moteur du spectacle. Les musiciens affirment des cordes moelleuses, des accents raffinés, et une conduite dramatique inspirée. Ce moteur est alimenté par un chœur exaltant en tous points : parfaitement précis dans les multiples déplacements scéniques de chacun, idéalement investi vocalement, faisant vibrer le Théâtre du Capitole à plusieurs reprises, d’une efficacité redoutable dans l’intensité dramatique et la puissance musicale de ses interventions, démontrant s’il ne le fallait, que d’autres forces sont bien présentes pour offrir aux spectateurs un grand spectacle lyrique.

Crédits photographiques : © Mirco Magliocca

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Amilcare Ponchielli (1834-1886) : La Gioconda, dramma en quatre actes sur un livret d’Arrigo Boito. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Béatrice Uria-Monzon, La Gioconda ; Judit Kutasi, Laura ; Agostina Smimmero, La Cieca ; Ramón Vargas, Enzo Grimaldo ; Roberto Scandiuzzi, Alvise Badoero ; Pierre-Yves Pruvot, Barnaba ; Roberto Covatta, Isepo ; Sulkhan Jaiani, Zuane / Un Pilote ; Hugo Santos, Barnaboto / Un chanteur. Chœur et Maîtrise du Théâtre du Capitole (chef de chœur : Alfonso Caiani). Orchestre national du Capitole, direction : Roberto Rizzi-Brignoli

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