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Parcours inabouti entre Cherubini et Kurpiński de Václav Luks

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Luigi Cherubini (1760-1842) : Requiem en ut mineur, à la mémoire de Louis XVI. Karol Kurpiński (1785-1857) : Te Deum. Simona Šaturová, soprano ; Collegium vocale 1704 ; Collegium 1704 ; direction : Václav Luks. 1 CD Narodowy Instytut Fryderyka Chopina. Enregistré en public en la basilique Sainte-Croix de Varsovie, dans le cadre du 15e Festival « Chopin et l’Europe », le 14 août 2019. Textes de présentation et traduction des textes chantés en polonais et en anglais. Durée : 69:00

 

L’Institut national polonais Frédéric Chopin publie ce concert capté lors du Festival 2019 « Chopin et l’Europe ». et son Collegium vocale 1704 pragois, y rapprochent deux partitions à destination royale : le Requiem à la mémoire de Louis XVI de Cherubini, et le Te Deum de douze ans postérieur, du Polonais .

Le Narodowy Instytut Fryderyka Chopina aime, par son festival, nous replonger dans le contexte européen culturel et musical contemporain du génial compositeur polonais. Si le choix de l’œuvre de Kurpiński n’est donc pas surprenant, le Requiem de Cherubini s’impose tout autant comme la page religieuse phare à Paris à l’époque de l’installation de Chopin en la capitale française.

« Entre le Requiem de Mozart, et celui de , il y a eu la Terreur ». Par sa boutade, Robert Schumann signifiait non seulement l’absence de solistes du chant, mais aussi, à un quart de siècle de distance, la révolution esthétique séparant les deux œuvres. Le Florentin installé à Paris répond ici (1816-17) à la commande de Louis XVIII destinée à célébrer la mémoire de son frère guillotiné vingt-quatre ans plus tôt. Au-delà d’une écriture polyphonique austère (les fugues traditionnelles de l’Offertoire) et d’une synthèse des acquis classiques, l’œuvre, par un souffle nouveau, établit les futurs standards romantiques du genre : couleurs sombres de l’Introît orchestré sans cordes ou vents aigus, spectaculaire Dies irae avec force cuivres et coup de gong, gravité du central offertoire, dramatisation croissante de l’Agnus Dei, dimension monumentale de l’ouvrage dans son architecture et sa distribution sonore. L’œuvre, admirée par Beethoven, Schumann ou Brahms annonce clairement les débordements symphoniques du Requiem de Berlioz.

, cadet de vingt-cinq ans de Cherubini, nous laisse en 1829 et pour l’intronisation polonaise du Tsar Alexandre Ier, ce Te Deum plus qu’intéressant même si sans doute moins inspiré, et assez disparate quant à ses influences : réminiscences de la liturgie slavone (Te Deum laudamus), canons classiques parfois opératiques (Tu rex gloriae), lointain souvenir du Benedictus de la missa solemnis beethovénienne dans le dialogue entre soprano et violon solo du Dignare domine, crescendi irrépressibles du In te domine speravi final, presque rossiniens. L’œuvre est assez originale dans sa distribution vocale, avec outre la soliste déjà mentionnée, un petit ensemble concertant de huit solistes dialoguant avec le ripieno de toute la masse chorale, le tout soutenu par un imposant orchestre.

Ce concert du 14 août 2019 donné dans l’acoustique très réverbérée mais assez claire de la basilique Sainte-Croix de Varsovie, nous est restitué tel que capté par la radio polonaise. Il s’agit donc d’un travail sans filet devant un public parfois bruyant, avec les aléas mais aussi l’urgence dramatique du direct, avec de furtifs et légers décalages sans gravité dans certaines attaques (Introit et Offertoire du Requiem de Cherubini). Le Collegium Vocale et orchestral 1704 de y propose une lecture néo-baroque par trop décantée du Requiem de Cherubini, assez décevante à la fois par la linéarité itérative de la direction trop lisse de Luks et par la droiture rigoriste d’un chœur senza vibrato, un peu monocorde avec ces soprani dominantes bien angéliques. Certes, par leurs imposantes masses vocales peu nuancées, les versions dirigées par Toscanini (Rça) ou Giulini (Warner à rééditer) apparaissent aujourd’hui défraichies et obsolètes. On pourrait reprocher le même défaut dans une moindre mesure aux Ambrosian Singers joints au Philharmonia Orchestra sous la baguette autoritaire mais inspirée de Riccardo Muti (Warner). Les versions réalisées outre-Rhin depuis trente ans par exemple par Chistoph Spering (à Cologne (opus 111 à rééditer) ou surtout par Frieder Bernius à Stuttgart (Carus Verlag), renouvelaient déjà l’approche rhétorique et le propos dramatique, sans perdre de vue, comme ici, l’aspect prophétique et très symphonique de la partition.

Cette version nouvelle venue, aux tempi farouchement véloces, voire expéditifs, manque sans doute de tension dans les dialogues inter-pupitres (Dies irae, offertoire) et souffre d’une balance chœur-orchestre par moment problématique au vu de l’acoustique du lieu (début du Dies irae) : elle ne peut se mesurer, malgré de beaux moments (Graduel, Agnus dei) à l’éclatante réussite de la très théâtrale vision, musicologiquement passionnante et formellement bien plus aboutie d’Hervé Niquet avec son Concert Spirituel (Alpha, 2016), complétée de manière plus logique, par la méconnue messe à la mémoire de Marie Antoinette due à Charles-Henri Plantade, de six ans postérieure.

Le Te Deum de Kurpiński ne bénéficie pas des mêmes repères discographiques mais appelle d’autres réserves. Si Luks, à la direction très vivante, son chœur et son orchestre apparaissent plus concernés, le petit chœur de huit solistes n’est pas inoubliable ni très homogène. La prise de son, par un effet de loupe, en privilégie les pupitres aigus. La soprano , au timbre riche et pulpeux, mais ici à contre-emploi, apparaît d’une justesse ponctuellement approximative au seuil du Dignare domine, et surtout, son vibrato généreux, en soi peu gênant, détonne quelque peu dans l’environnement d’une approche vocale et chorale aussi «blanche», spartiate et rigoriste.

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Luigi Cherubini (1760-1842) : Requiem en ut mineur, à la mémoire de Louis XVI. Karol Kurpiński (1785-1857) : Te Deum. Simona Šaturová, soprano ; Collegium vocale 1704 ; Collegium 1704 ; direction : Václav Luks. 1 CD Narodowy Instytut Fryderyka Chopina. Enregistré en public en la basilique Sainte-Croix de Varsovie, dans le cadre du 15e Festival « Chopin et l’Europe », le 14 août 2019. Textes de présentation et traduction des textes chantés en polonais et en anglais. Durée : 69:00

 
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