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Toulon : au lit avec Don Giovanni

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Toulon. Opéra. 8-X-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène et lumières : Daniel Benoin. Décor : Jean-Pierre Laporte. Costumes : Nathalie Bérard-Benoin. Vidéo : Paul Correia. Avec : Guido Loconsolo, baryton-basse (Don Giovanni) ; Ramaz Chikviladze, basse (Il Commendatore) ; Anaïs Constant, soprano (Donna Anna); Alasdair Kent, ténor (Don Ottavio) ; Marie-Eve Munger, soprano (Donna Elvira) ; Pablo Ruiz, baryton (Leporello) ; Daniel Giulianini, baryton-basse (Masetto) ; Khatouna Gadelia, soprano (Zerlina) ; Chœur (chef de chœur : Christophe Bernollin) et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Jordan de Souza

L’Opéra de Toulon redonne vie, deux ans après, au deuxième volet de la Trilogie Da Ponte que avait conçue pour l’Opéra de Nice.


Pas évident de succéder au choc Castellucci de l’été dernier à Salzbourg ! passe cependant le cap avec succès, visiblement très inspiré par les mésaventures du dissoluto. Très séduit, en 2020, par son Così fan tutte, nous l’avons été plus encore par sa noire lecture de « l’opéra des opéras ». Une lecture loin du Castellucci show mais qui, tout en revenant à quelques fondamentaux, affiche aussi sa singularité.

Don Giovanni agonise dans sa demeure en flammes et repasse les derniers instants de sa vie sur son lit de mort… Passé le rideau de feu du dramma des premiers accords de l’Ouverture, tout se déroule dans l’apparent giocoso de l’éblouissante blancheur des draps, dans une immense couche occupant la totalité du plateau. Un plateau sur le plateau, sis dans une vaste pièce dont l’architecture moulurée sera déstabilisée par de fascinants surlignages vidéographiques, et dont le mur du fond s’ouvrira, via quelques translations de rideau et de gracieux effets à l’iris, sur l’immensité de ciels d’été, de nuits d’orage, de paysages calcinés de soleil où paissent d’inquiétants bovidés. Le geste fort de ce décor signifiant excepté (le Don passe l’essentiel de son emploi du temps dans ce lit multi-fonctions aux allures de tour de guet, qui accueille les vivants et les morts), l’élégant classicisme de magnifiques costumes XVIIIe caresse les puristes dans le sens du poil. Daniel Benoin connaît bien le héros de Mozart, que l’homme de théâtre qu’il est a beaucoup fréquenté chez Molière. Malgré la relative sous-utilisation faite finalement de ce lit-tombe-table et de sa literie aux possibilités pourtant infinies, malgré les limites d’une direction d’acteurs parfois répétitive (les déshabillages), chacun trouvera belle matière à moudre dans les propositions assumées d’une conception assez poussée : la référence à Sade dès la modulation en mineur de l’Air du Catalogue, l’énigmatique omniprésence d’un pianofortiste en noir (Iákovos Pappás) dans une alcôve à cour, la crudité sans voile, la soufflante conclusion, dans cette chambre d’Eros devenue crematorium de Thanatos, de l’assassinat concerté du monstre au moyen d’un coup de poignard bien placé par chacune des victimes dont les costumes progressivement ripolinés du blanc au noir affichent in fine l’égale part d’ombre.


La situation sanitaire confine le chœur dans la salle et l’enjoint à une puissance un brin surprenante, mais invite une horde de figurants à la sensualité exacerbée (chorégraphie du bal !). Le jeune , dont le parti pris chambriste obtient de suaves déliés aux cordes, ne perd pas sa visible bonne humeur, bien qu’il ait fort à faire pour maintenir la cohésion d’une équipe vocale méritante mais inégale, voire encline aux décalages. est un Don Giovanni de prestance idéale mais de séduction vocale encore fruste, dont l’émission rugueuse, les aigus étranges posent question jusqu’à une Sérénade susurrée tout en force, les scènes suivantes s’accommodant mieux de l’uniformité d’un tel panache. et sont respectivement des Leporello et des Masetto autrement probes. Le Commandeur de tonne comme il convient. Constamment captivantes, l’Elvire de et la Zerline de sont curieusement et très fugacement victimes du même mal (des aigus mal maîtrisés, la première au cours du Quatuor du I, la seconde sur le Batti, batti qui suit) mais l’une et l’autre se rattrapent partout ailleurs, notamment , vengée par un Mi tradì bouleversant que seconde le génie de l’environnement vidéographique de Paul Correia, démultipliant autour d’elle le visage du toxique séducteur. On placera très haut l’Anna d’ : émission fine, aigus sûrs autant que délicats caractérisent des interventions attendues comme des apparitions. Et l’on placera au pinacle l’Ottavio d’, aussi enthousiasmant que son Lindoro bâlois avec Serebrennikov. Faisant retenir son souffle à toute la salle sur Dalla sua pace, le ténor reproduit l’enchantement sur un Il mio tesoro idéal de souffle et gorgé de musicalité. Une prestation exemplaire, qui va jusqu’à capter le regard du magnifique jeu d’orgues de Daniel Benoin pendant Or sai chi l’onore : tandis que toutes les oreilles sont braquées sur le chant d’ à jardin, les yeux sont attirés par le contrepoint lumineux offert à la mélancolie de l’amoureux, blotti au bord de l’alcôve.

Ce superbe spectacle, à n’en pas douter, acquerrait une belle patine à être repris sur plus d’une scène française en mal de programmation à la fois classique et originale.

Crédits photographiques : © Frédéric Stephan

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Toulon. Opéra. 8-X-2021. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en scène et lumières : Daniel Benoin. Décor : Jean-Pierre Laporte. Costumes : Nathalie Bérard-Benoin. Vidéo : Paul Correia. Avec : Guido Loconsolo, baryton-basse (Don Giovanni) ; Ramaz Chikviladze, basse (Il Commendatore) ; Anaïs Constant, soprano (Donna Anna); Alasdair Kent, ténor (Don Ottavio) ; Marie-Eve Munger, soprano (Donna Elvira) ; Pablo Ruiz, baryton (Leporello) ; Daniel Giulianini, baryton-basse (Masetto) ; Khatouna Gadelia, soprano (Zerlina) ; Chœur (chef de chœur : Christophe Bernollin) et Orchestre de l’Opéra de Toulon, direction : Jordan de Souza

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