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Les prodiges de Sammy Koskas sur la scène de Sartrouville

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Sartrouville. Théâtre Sartrouville Yvelines CDN. 9-XI-2021. Alexandros Markeas (né en 1965) : La Vallée de l’étonnement, librement inspiré de The Valley of Astonishment de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne (Création mondiale) ; livret et mise en scène : Sylvain Maurice ; costumes : Olga Karpinsky ; lumière : Rodolphe Martin ; vidéo et régie vidéo : Loïs Drouglazet. Agathe Peyrat, soprano ; Paul-Alexandre Dubois, baryton ; Vincent Bouchot, tenor-baryton ; Philippe Cantor, baryton-basse. Ensemble TM+ : Julien Le Pape, piano ; Florent Jodelet, percussions ; Nicolas Fargeix clarinette ; Charlotte Testu, contrebasse ; Myriam Lafargue, accordéon; Vianney Desplantes, saxhorn ; direction : Laurent Cuniot

« J’ai traversé cette vallée à la recherche du phœnix coloré », chante Sammy Koskas, le héros de La Vallée de l’étonnement, un conte musical initiatique scellant la seconde collaboration du librettiste et metteur en scène et du compositeur et improvisateur sur le plateau du Théâtre de Sartrouville.

L’histoire est librement adaptée de la pièce de théâtre de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne, The Valley of Astonishment, révélée au public des Bouffes du Nord en 2014.
Après L’Enfant inouï créé avec et les forces de l’ en 2019, , entouré de la même équipe, s’attache à cet autre personnage hors norme, Sammy Koskas, un phénomène doué d’une mémoire prodigieuse. Le cas va rapidement intéresser le département des sciences cognitives. Pris en charge par la médecine, Sammy est soumis à des tests et reconnu comme étant synesthète : « Sa voix faisait de grands splashs jaunes qui me déplaisaient », avoue-t-il à propos de son employeur, sur ce ton mi-comique mi-tragique qui traverse tout le livret. Il va d’ailleurs être « viré », promis à un avenir meilleur, celui de mentaliste dans un cabaret (le Magic show) où « il fait un tabac ». Mais le succès qu’il remporte et les nombres avec lesquels il jongle finissent par saturer son cerveau et le dépossèdent de son moi profond : « Je n’utilise pas mon cerveau, c’est mon cerveau qui m’utilise », dit-il avec lucidité. Comme dans L’Enfant inouï, tout bascule au mitan de l’œuvre – y compris le plateau : oublier les nombres pour accéder à la « véritable mémoire », renaître à soi-même à travers le souvenir douloureux de son enfance : c’est le chemin qu’emprunte Sammy dont on ne connaitra pas la fin de l’histoire.

Les moyens mis en œuvre sont des plus économes mais tout fonctionne à merveille au sein de ce dispositif où les instrumentistes sont sur scène, placés de part et d’autre d’un plateau surélevé qui bascule à mi- parcours, ouvrant des fenêtres où apparaissent les personnages. Un écran à la surface moirée habille le fond de scène. Il deviendra le rideau scintillant du « magic show », la scène du cabaret mutant sous les lumières de Rodolphe Martin et la vidéo de Loïs Drouglazet. En fin connaisseur du timbre et de ses capacités réactives, le compositeur a choisi un ensemble atypique de six musiciens (ceux de l’), clarinette, saxhorn et percussions à jardin, contrebasse, accordéon et clavier électrique à cour. Il signe une partition d’une vitalité extraordinaire où transparait le talent de l’improvisateur. La musique, dûment écrite et avec une précision d’orfèvre, impulse le mouvement scénique, apporte soutien rythmique et couleurs aux voix et insuffle cette part d’humour contenu dans le livret, du moins dans la première partie, la plus enlevée. Le texte, chanté le plus souvent, est aussi parlé-rythmé comme dans l’Histoire du soldat de Stravinsky : telle cette scène irrésistible où Sammy, en synesthète virtuose, fait son numéro devant les deux médecins, associant chaque nombre à un personnage dont les figures instrumentales fignolent le portrait. Musiciens et chanteurs sont placés sous la direction attentive autant qu’engagée de , optant pour une position centrale mais à distance.

Bondissante et drôle, la soprano et comédienne , alias Sammy Koskas, est clairement « phénoménale ». Passant très naturellement du parlé au chanté, la voix agile et fraiche se plie tout aussi aisément au profil fantasque de l’écriture vocale qui s’affranchit de la prosodie. Moins jeune mais toujours très convaincant, le baryton-basse endosse deux rôles : celui de l’employeur, aussi bourru qu’impressionné par les capacités de son salarié, et celui de l’agent artistique au gant scintillant dans la fameuse scène du « Magic show ». Quant aux deux médecins – inénarrables Vincent Bouchot et Paul-Alexandre Dubois -, ils sont tout à la fois burlesques (pantalon rose et chemise verte pour le premier) et effrayants (on pense à Wozzeck) lorsqu’ils sondent l’ampleur du don de leur patient dans le laboratoire de neuro-psychologie : effets comiques des répétitions et du parlé-rythmé relayé par les instruments (les multi-percussions très actives de Florent Jodelet ou encore le savoureux saxhorn de Vianney Desplantes) dans une très belle scène où Sammy les subjugue par le pouvoir de son imagination.

Apparaissant dans leur lucarne respective à la fin du conte, les quatre personnages redonnent en chœur la chanson de Sammy, voix collective invoquant l’image du phœnix, oiseau de feu comme le simorgh du conte persan de Farid Al-Din Attar, dont l’envol porte bonheur à celui qui y assiste.

Crédit photographique : © Théâtre de Sartrouville

 

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Sartrouville. Théâtre Sartrouville Yvelines CDN. 9-XI-2021. Alexandros Markeas (né en 1965) : La Vallée de l’étonnement, librement inspiré de The Valley of Astonishment de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne (Création mondiale) ; livret et mise en scène : Sylvain Maurice ; costumes : Olga Karpinsky ; lumière : Rodolphe Martin ; vidéo et régie vidéo : Loïs Drouglazet. Agathe Peyrat, soprano ; Paul-Alexandre Dubois, baryton ; Vincent Bouchot, tenor-baryton ; Philippe Cantor, baryton-basse. Ensemble TM+ : Julien Le Pape, piano ; Florent Jodelet, percussions ; Nicolas Fargeix clarinette ; Charlotte Testu, contrebasse ; Myriam Lafargue, accordéon; Vianney Desplantes, saxhorn ; direction : Laurent Cuniot

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