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De Bryce Dessner à Béla Bartók : découvertes et stars confirmées pour un programme qui le vaut bien

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 9-XII-2021. Bryce Dessner (né en 1976) : Concerto pour violon et orchestre (création française) ; Béla Bartók (1881-1945) : Le Château de Barbe-Bleue, opéra en un acte et un prologue op.11 sur un livret de Béla Baláz, d’après Perrault. Version de concert. Pekka Kuusisto, violon. Nina Stemme, soprano. Gerald Finley, baryton-basse. Judith Chemla, récitante. Orchestre de Paris, direction : Esa-Pekka Salonen.

Pour les concerts se suivent à la tête de l’, toujours avec le même lustre : hier Chostakovitch et Bruckner, aujourd’hui pour la création française du Concerto pour violon du compositeur américain sous l’archet de , et avec Le Château de Barbe-Bleue porté par les voix de et .

Ce concert débute par une double découverte : celle du violoniste finlandais, , sorte de Gavroche violoneux à la maestria violonistique confondante, aussi atypique que talentueux (on avait pu l’entendre dans la création française de l’évocateur Concerto pour violon de Daniel Bjanarson) et celle du Concerto pour violon du compositeur américain (né en 1976), résultant d’une commande conjointe de l’, du Symphonique de San Francisco, du Hessischer Rundfunk Symphonieorchester et du Philharmonia. Une œuvre fortement influencée par le courant minimaliste américain dans laquelle soliste et orchestre se livrent à une véritable course-poursuite en trois mouvements joués enchainés pour mieux en accentuer le caractère unitaire et dynamique. Le premier mouvement très rythmique et envoûtant, entraine orchestre et soliste, souvent à l’unisson, dans une progression pleine d’allant scandée par d’éblouissantes percussions où l’on admire tout à la fois la cohésion irréprochable des cordes, la richesse des timbres (percussions, trombones, petite harmonie) et la direction millimétrée de Salonen. Le second mouvement plus polyphonique alterne épisodes de virtuosité, dont une cadence époustouflante de nuances, et longs passages méditatifs, plus fantomatiques et mystérieux, avant de se poursuivre par un final plus déstructuré, au bord de l’éclatement, riche en effets orchestraux, couleurs et textures, suspendu entre exaltation et recueillement, pour conclure avec un grand crescendo haletant laissant le public au bord de l’abime. Loin de faire retomber la tension Pekka Kuusisto propose en bis une polka folklorique endiablée avant un retour bienvenu à la sérénité avec J. S Bach.

La seconde partie est dédiée au Château de Barbe-Bleue. On connait l’appétence de Salonen pour ces œuvres orchestrales complexes où l’acuité de sa direction fait merveille. Il trouve dans l’opéra de Bartók, une œuvre à sa mesure et un Orchestre de Paris tout acquis à sa cause, renforcé encore par deux voix exceptionnelles : celle de (Judith) et de (Barbe-Bleue). On ne reviendra pas sur les différentes, adaptations, réécritures et exégèses psychanalytiques et symboliques du livret, différent de celui de Perrault ou des frères Grimm, sur lequel nombre d’auteurs (Angela Carter, Arlette Boulomié et Florence Fix pour n’en citer que quelques-uns) se sont déjà largement exprimés. Véritable pain béni pour les nouveaux adeptes de la « cancel culture », on n’en retiendra simplement une sorte de voyage initiatique « à rebours » (car menant à la catastrophe finale) en sept étapes qui conduiront Judith de l’exaltation à la crainte et Barbe-Bleue de la menace à l’acceptation. Chaque ouverture se déroule en trois temps : une page orchestrale narrative suivie de l’image dissonante du sang, puis de la réaction psychologique des deux personnages. Différentes étapes jalonnent ce chemin sans retour comme autant de plongées dans l’âme de Barbe-Bleue : cruauté (tortures), soif de pouvoir (armes), richesse spirituelle (trésor), tendresse (jardin), fierté (domaine), chagrin (larmes) et nostalgie des amours passées, mais aussi en filigrane le douloureux constat d’échec d’une recherche éperdue de la connaissance débouchant sur la nuit… Salonen et l’Orchestre de Paris nous donnent de cette magnifique partition une lecture ardente, au phrasé incandescent, éloquent dans l’urgence, l’effroi, l’inquiétude et l’attente, éminemment narrative, portant à bout de bras la dramaturgie angoissante du livret de Baláz, renforcée par un beau jeu de lumières comme par l’alliage magique des timbres et quelques surprises, comme ce moment où le chef se retourne interrogatif vers le public pour nous questionner : où se situe la scène : en dehors, ou en dedans de nous ? Sommes-nous victimes ou bourreaux ?

Vaste question servie par une phalange parisienne où se distinguent tout particulièrement la stridence des vents et le xylophone dans la salle des tortures, les scintillements de la harpe, des cuivres, du célesta et du violon solo dans la salle du trésor, la rondeur des cors dans le jardin, l’ampleur sonore du tutti dans l’évocation des terres, la déploration des cordes, célesta, flute et clarinette devant le lac de larmes et la cantilène de l’orgue dans l’invocation de la Nuit. Nina Stemme et Gerald Finley se montrent à l’évidence à la hauteur de la tâche : lisibilité du parlando rubato, puissance, engagement scénique, facilité vocale impressionnante dans tous les registres pour faire de cette interprétation un grand moment de musique.

Crédit photographique : Pekka Kuusisto © Felix Broede ; Nina Stemme © Sasha Arutyunova 

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 9-XII-2021. Bryce Dessner (né en 1976) : Concerto pour violon et orchestre (création française) ; Béla Bartók (1881-1945) : Le Château de Barbe-Bleue, opéra en un acte et un prologue op.11 sur un livret de Béla Baláz, d’après Perrault. Version de concert. Pekka Kuusisto, violon. Nina Stemme, soprano. Gerald Finley, baryton-basse. Judith Chemla, récitante. Orchestre de Paris, direction : Esa-Pekka Salonen.

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