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Isabelle Warnier et Bernadette Mangin, la trace vivante de Pierre Henry

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Après le Studio de Pierre Henry reproduit à l’identique au Musée de la Musique, c’est le catalogue des œuvres de ce démiurge sonore qui paraît aux éditions de la Philharmonie de Paris. À cette occasion, nous avons rencontré deux des actrices de cet ouvrage monumental, et , deux personnalités qui ont assisté le compositeur dans son cheminement artistique et qui poursuivent aujourd’hui le travail d’archivage de 72 ans de création en lien avec la Bibliothèque nationale de France.

ResMusica : , vous nous recevez dans le nouvel espace de l’atelier Son/Ré (Son et Recherche électroacoustique) après la disparition de la Maison de sons du 32 rue de Toul où avait élu son lieu de vie et de travail. Comment avez-vous vécu ce changement ?

Isabelle Warnier : Même si la chose n’a pas été simple, je crois qu’il nous aurait été difficile de rester dans la Maison de sons sans la présence de . Lui-même n’était pas favorable à l’idée qu’elle devienne un musée, qu’elle cesse de produire du vivant. Quelques 15 000 supports, bandes magnétiques et numériques, sont partis à la BnF qui prend aujourd’hui en charge la numérisation des supports. La Mairie du XIIe arrondissement nous a aidé à retrouver un espace suffisamment grand (131 m2), que nous occupons depuis octobre 2018 et où nous pouvons, et moi-même, continuer le travail d’archivage, avec l’aide de la DRAC Île-de-France, de la Ville de Paris et de la Sacem. Je crois que la publication du Catalogue a donné la mesure du travail accompli.

RM : La maison n’a d’ailleurs pas été détruite comme il avait été annoncé !

IW : La maison est frappée d’alignement donc sans intérêt pour les promoteurs immobiliers. Elle a été revendue à une petite entreprise d’électricité qui en a fait la rénovation, consciente d’occuper un lieu de mémoire qui suscite toujours l’intérêt des curieux. Sous l’impulsion de la Ville de Paris, une plaque commémorative en ornera très prochainement la façade.

RM : Quelle a été votre contribution personnelle à ce monument éditorial qu’est le Catalogue Pierre Henry et combien de temps a pris sa réalisation?

IW : Nous avons rassemblé ici toutes les archives papier sans lesquelles on ne pouvait établir le catalogue, et travaillé avec le concours du musicologue et l’aide de Agnès Alidières, notre documentaliste et archiviste de Son/Ré. Le travail a pris deux ans, en collaboration avec Sabrina Valy, directrice éditoriale de la Philharmonie, qui a choisi l’équipe de graphistes et a supervisé les relectures.

RM : Pierre Henry était féru de classification, les documents du livre en témoignent. Était-il soucieux de chronologie ? Avait-il déjà réfléchi à l’existence d’un catalogue ?

IW : Il avait depuis longtemps en tête le projet d’un catalogue qu’il n’a jamais eu le temps de réaliser : il souhaitait une organisation chronologique par époques et par studios qui montre l’évolution dans le temps des inventions technologiques. Les grandes lignes étaient tracées et ont guidé nos choix et notre travail éditorial. Je crois qu’il aurait été satisfait du résultat.

RM : Plus qu’un simple catalogue, vous dites que cet ouvrage est indispensable pour la compréhension de l’œuvre de Pierre Henry. Dans quelle mesure ?

IW : Nous avons voulu mettre en relief, à travers ces différentes étapes, l’évolution des moyens et des techniques de réalisation. Pierre Henry est parti de rien, comme l’indique la mention de « Studio zéro ». C’est en développant ses capacités d’inventeur et d’expérimentateur et grâce à une puissance hallucinante de travail – il dormait très peu – qu’il a pu financer son propre studio, avec nombre de travaux alimentaires et l’aide de ses assistantes qui en assuraient avec lui la réalisation ; même si sa collaboration avec Maurice Béjart a été le sésame d’une carrière internationale. Le support technologique est devenu de plus en plus riche et complexe, permettant la réalisation d’œuvre en multipistes qui monopolisaient parfois huit magnétophones ! Le catalogue montre également, du moins nous l’espérons, l’importance des relations tissées entre ses œuvres. Chaque nouvelle création se nourrit de la précédente ou de pièces plus anciennes. Les sons migrent d’une œuvre à l’autre, puisés dans une sonothèque toujours plus abondante qui constitue le terreau de son travail quotidien et le vecteur principal de sa « cosmogonie sonore ». Ce processus très singulier de création est mis en évidence à travers la mention des sources sonores renseignées pour chacune des ses compositions.

RM : À quelles difficultés vous êtes-vous confrontées dans l’établissement de cette chronologie?

IW : La principale contrainte était le format fixé par les éditions de la Philharmonie. On a été obligé de mettre un frein à nos désirs et de faire des choix drastiques, notamment dans le domaine des illustrations et des textes. Nous avons dû renoncer à de nombreux articles de presse, tel ce papier superbe de Jacques Lonchamp au lendemain de la création des Variations pour une porte et un soupir en 1963 dans l’église de Saint-Julien le Pauvre titré « Pierre Henry donne ses lettres de noblesse à la musique concrète ».

RM : L’univers sonore de Pierre Henry est un cosmos, dites-vous, un univers clos et organique d’où ressort une dimension spirituelle très prégnante.

IW : Elle transparaît en effet dans nombre de ses pièces. Pierre Henry est l’un des premiers à s’intéresser à l’Apocalypse. Olivier Messiaen avait d’ailleurs été très impressionné par l’Apocalypse de Jean de 1968. Pierre n’était pas pratiquant mais je pense qu’il croyait en Dieu ou du moins le questionnait-il sans cesse : en témoigne des œuvres comme la Messe de Liverpool, Ceremony, qui est aussi un rituel, et Dieu sur le texte inachevé de Hugo, pièce à laquelle j’ai participé ; il a travaillé sur le support littéraire comme il le faisait avec les sons, en coupant, collant, montant les séquences de mots d’Hugo ; le texte Victor Hugo/Pierre Henry a été publié chez Actes-Sud ; il est plus conséquent que celui qui s’inscrit dans le spectacle de deux heures créé à Lille avec la voix de Jean-Paul Farré.

RM : Parlons à présent un peu de vous, Isabelle Warnier : vous entrez au studio de Pierre Henry à la fin des années 60. Comment se fait la rencontre avec le compositeur?

IW : Elle se fait par le biais de la danse car j’ai eu une carrière de danseuse classique dans la compagnie de Janine Charrat et suis restée très liée avec Laura Proença qui dansait chez Béjart. Pour autant, la rencontre n’a pas eu lieu à l’occasion de Haut voltage, composé en 1957 pour Janine Charrat (et chorégraphié par Maurice Béjart) mais en 1967. J’avais quitté le monde de la danse après mon premier mariage et la naissance de mes deux filles. Ce fut une vraie rencontre avec celui qui deviendra mon époux et avec qui j’aurai une troisième fille. Partageant la vie du compositeur, je deviens également l’assistante de sa création et intègre le Studio Apsome 2 (Boulevard Saint Germain) après Isabelle Chandon et Eliane Radigue. Concilier la vie de famille et le travail au studio a été héroïque ! Nous nous sommes mis à la recherche d’une maison suffisamment grande (il avait alors un fils de 14 ans) qui soit à la fois un lieu de travail et de vie ; ce fut au 32 rue de Toul, le lieu où Apsome 3 devient, en 1982, le Studio Son/Ré…

RM : … et pour lequel Pierre Henry reçoit pour la première fois une aide financière du ministère grâce à Maurice Fleuret.

IW : Les machines du studio s’essoufflaient et l’équipement était à renouveler, ce qui aurait induit une dépense que Pierre Henry n’aurait jamais pu assumer seul ! Maurice Fleuret connaissait et aimait la musique de Pierre Henry qu’il avait déjà contribué à faire connaître à travers ses excellents papiers en tant que journaliste. Il prend la direction du Festival de Lille où il va fêter les cinquante ans de Pierre Henry (1977) par dix jours de concerts et créations de sa musique. Nommé directeur de la musique et de la danse en 1981, il lui accorde un soutien financier conséquent pour le rééquipement complet de son studio rebaptisé Son/Ré. C’est à cette époque qu’arrive Bernadette Mangin. Engagée pour trois mois, elle restera l’assistante de Pierre Henry pendant 35 ans !

RM : Bernadette Mangin, qu’elle était votre tâche au sein du studio ?

Bernadette Mangin : Pierre Henry cherchait quelqu’un pour classer sa sonothèque. Je n’avais pas de formation musicale à proprement parler mais j’avais travaillé dans l’édition et avais fait du montage dans le monde du cinéma. J’étais donc assez rapide et précise dans ce domaine, ce qui a plu à Pierre Henry. Étant donné qu’Isabelle ne pouvait plus tout assumer et qu’elle préférait se concentrer sur la production, je suis restée au studio et j’ai assisté Pierre jusqu’à sa mort.

RM : Quelles sont les œuvres que vous avez montées pour le maître ?

BM : Absolument toutes, de 1982 à 2017. Comme j’avais classé la sonothèque, je savais où se trouvaient les sons qu’il recherchait. J’ai même contribué pleinement à la réalisation des trois dernières œuvres, Fondu au noir, Grand tremblement et La note seule alors que Pierre Henry était devenu aveugle. Il avait en tête son « dictionnaire de sons » et me dictait oralement les séquences à monter. S’il a toujours refusé le travail sur ordinateur, Pierre Henry s’est intéressé au DAT (Digital Audio Tape) qui ne changeait pas fondamentalement sa façon de travailler. Je suis donc passée de l’analogique au numérique dans les années 1990, en ce qui concerne le montage seulement.

RM : Quel genre d’homme était-il ?

BM : C’était une personnalité fascinante et paradoxale, d’un instinct vital et d’une force de travail incroyables. Il était curieux de tout, d’une rapidité folle, avec une idée à la seconde et un imaginaire toujours en ébullition. On riait beaucoup au studio. Il aimait la vie, les bonnes choses et les bons vins ; il adorait les livres mais n’avait pas une vie sociale à proprement parler, ni une vie de famille d’ailleurs, même s’il avait un très joli rapport aux enfants. C’était un étrange mélange de vie autarcique et d’esprit ouvert, absorbant le monde autour de lui : la musique engloutissait tout ; elle était sa raison de vivre et son tourment.

RM : S’alignent sur les rayonnages du studio où nous parlons plusieurs centaines de boîtes rouges. Que contiennent-elles ?

BM : Elles étaient dans la Maison de sons, classées par année et par œuvre. Elles contiennent une somme d’informations (mode de composition, courriers, projets, contrats, plans, fiches techniques) renseignant l’activité de création autour des œuvres.

RM : Quelle est aujourd’hui l’aura de Pierre Henry à l’étranger ?

IW et BM : Nous nous sommes rendu compte qu’elle était importante parce qu’il y a eu pléthore d’articles à sa mort, au Japon, en Chine, en Amérique du sud, mais on n’en avait pas tellement conscience car il n’est pas allé beaucoup jouer hors des frontières de l’Europe voire de la France. Chaque concert était un événement en soi. Il aimait investir des lieux peu conventionnels où il pouvait créer une scénographie, tant visuelle que sonore ; l’œuvre, pourtant fixée sur support, prenait alors une autre dimension, invitait à une autre écoute car il savait habiter l’espace en vertu d’un art très personnel de la diffusion et un nombre de haut-parleurs toujours plus important (jusqu’à 120 parfois) dont il déterminait lui-même les emplacements : le dispositif était lourd, qui ne pouvait guère s’exporter.

RM : Comment envisager l’avenir de Son/Ré lorsque le travail d’archivage sera terminé et que toutes les boîtes rouges seront parties à la BnF ?

IW et BM : Nous avons passé une partie de notre vie à soutenir la création de Pierre Henry, il serait cruel pour nous de ne pas continuer. Des projets sont en cours qui vont dans ce sens : la perspective d’un film sur Pierre Henry et ses grandes réalisations, la construction d’un site internet et la volonté de faire vivre le Studio de Pierre Henry à la Philharmonie de Paris en proposant des continuités d’une vingtaine de minutes en lien avec les thématiques de la Cité de la musique (l’accord a été passé avec Laurent Bayle et Emmanuel Hondré, lorsqu’ils étaient tous deux encore en fonction). Ces extraits d’œuvre sont diffusées en boucles durant les week-ends, comme nous l’avons fait lors de la Nuit blanche d’octobre dernier qui affichait le thème de l’érotisme en musique. Nous démarchons également les festivals (Marsatac à Marseille, Innovation à Radio-France, etc.) et tentons de convaincre les programmateurs et le public que l’on peut faire entendre du Pierre Henry sans Pierre Henry.

Crédits photographiques : Isabelle Warnier © Edouard Caupeil ; Isabelle Warnier dans le nouveau local de l’association Son/Ré, qui s’occupe de promouvoir l’œuvre du compositeur, © Radio France / Victor Tribot Laspière ; Photo 3 © Michèle Tosi

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