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Une leçon d’opéra avec Serge Dorny

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Penser l’opéra à présent. Serge Dorny (avec des contributions de Régis Debray, Renée Auphan, Alexander Neef, Bertrand Dermoncourt, Christian Merlin, Anna-Sophie Mahler, Katinka Deecke, Georges Banu, Thierry Escaich, Krzysztof Warlikowski, Alexander Kluge, Julia Spinola, Atiq Rahimi). Actes Sud. 146 pages. 24 €. Septembre 2021

 

Prima le parole doppo la musica ? Comment ne pas être convaincu par la réponse donnée par dans le passionnant opuscule Penser l’opéra à présent publié par Actes Sud.

Il y eut Rolf Liebermann, Gerard Mortier… Il y a . Après avoir été directeur artistique du Festival des Flandres (1987), du London Philharmonic Orchestra (1996), , nouvel intendant du Bayerische Staatsoper de Munich depuis septembre 2021, présida, à partir de 2003, aux destinées de l’Opéra de Lyon.

L’amateur d’art lyrique n’est pas sans savoir que, dès 1969, l’Opéra de Lyon fut, en France, le premier opéra de province à poser la question de la mise en scène d’un genre jusque là particulièrement ronronnant en la matière. Louis Erlo et Jean-Pierre Brossmann furent les pionniers d’une ambition conduite ensuite à son plus haut niveau par Serge Dorny et couronnée à l’international des lauriers britanniques (Opera Company of the Year) et germanophones (Opernhaus des Jahres) en 2017.

Dans le même mouvement qui le voit emporter dans ses valises allemandes quelques-uns des artistes qu’il a poussés sur le devant de la rampe lyrique (Christophe Honoré montera Les Troyens à Munich au printemps), Serge Dorny quitte la France avec le legs d’un ouvrage aussi dense qu’original. Il s’agit d’un dialogue éclairé de l’auteur avec lui-même dont le fil rouge (au sens propre) est régulièrement interrompu par les interventions de quelques pointures en la matière : (accorte autant qu’autoritaire quant au sacerdoce de la fonction initiée par les paroles « bues » à la fontaine Ducreux) ; (« L’opéra demande un investissement autre que scolaire. Il faut de la passion. ») ; le toujours passionné-passionnant , qui rappelle combien le poste de metteur en scène est une invention récente (hier la Norma de Callas, aujourd’hui le Ring de Chéreau) ; (« Ce qui sauvera toujours l’opéra, c’est sa distance avec la réalité. ») ; le critique Guy Cherqui, qui extirpe d’un Krzysztof Warlikowski plus radical que jamais cette nécessaire aspiration :« Je ne veux pas que l’opéra appartienne aux mélomanes ».

Le but, comme le cible si bien dans sa préface, est d’éviter « la mise au musée ». Serge Dorny dit se méfier du spectacle « destiné à anesthésier le public » et se réfère à Gerard Mortier qui toujours préféra la « révélation » à la « consécration ».

Penser l’opéra à présent pose nécessairement la question de l’avenir. « Il faudrait pouvoir venir à l’opéra comme on va au cinéma. » Respectivement metteuse en scène et dramaturge, et prolongent le rêve dornien de leurs propositions réjouissantes ou inquiétantes : l’opéra dans l’acoustique idéale des forêts, soit, mais quid de la levée du tabou quant à l’intégrité des partitions ? Surtout en une époque qui relit plus qu’elle ne crée, et veille, comme Fafner sur son or, sur un répertoire beaucoup plus codifié que la pléthore des créations du passé (Dorny se remémore les hurlements s’élevant lors de récentes entorses faites aux Troyens à Bastille). Le cinéaste rappelle que depuis la création du genre en 1598, des quelques 80 000 opéras ayant vu le jour, « le public (ne) connaît qu’une petite fraction. » Dorny a, sur ce plan, pris sa part de défrichage (avec Schrecker) tout en donnant toute sa place à la création contemporaine (le sommet Claude du trio Badinter/Escaich/Py). Il cite Adams mais omet Glass dont Dans la colonie pénitentiaire a été le seul programmé de ses 26 opéras. Une omission d’autant plus étonnante que Serge Dorny pointe à propos la malédiction des créations sans lendemains à laquelle échappent justement les opéras du compositeur américain.

L’ex-directeur de l’Opéra de Lyon n’oublie pas le Studio-maison où naquirent Stéphane Degout, Karine Deshayes, ni la Maîtrise d’où prit son envol une certaine Elsa Dreisig, encore moins l’attention portée au jeune public (l’occasion de rappeler que celui de l’Opéra de Lyon a très tôt été « un des plus jeunes d’Europe », via aussi un rapport qualité-prix particulièrement attractif). Après un clin d’œil féministe à l’ouvrage de Catherine Clément (toujours absent des librairies) L’opéra ou la défaite des femmes (1979), le questionnement écologique le conduit à raviver le concept abandonné de troupe. Il tance les diffusions d’opéras en ligne, au cinéma d’un définitif : « La connexion n’est pas la communion. »

Voyant en l’opéra « un acte indissociablement artistique, éducatif, politique, civilisationnel », Serge Dorny, évoquant ses projets non aboutis, conclut en philosophe un ouvrage auquel on reprochera seulement sa pingrerie iconographique (six photos seulement, dont trois consacrées au seul David Marton) : « On possède à jamais ce que l’on n’a pas eu. »

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Penser l’opéra à présent. Serge Dorny (avec des contributions de Régis Debray, Renée Auphan, Alexander Neef, Bertrand Dermoncourt, Christian Merlin, Anna-Sophie Mahler, Katinka Deecke, Georges Banu, Thierry Escaich, Krzysztof Warlikowski, Alexander Kluge, Julia Spinola, Atiq Rahimi). Actes Sud. 146 pages. 24 €. Septembre 2021

 
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