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À Genève, Le Dragon d’Or de Péter Eötvös

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Genève. Comédie de Genève. 22-I-2022. Peter Eötvös (né en 1946) : Le Dragon d’Or, théâtre musical sur un livret de Roland Schimmelpfennig d’après sa pièce éponyme. Mise en scène : Julien Chavaz. Costumes : Severine Besson. Lumières : Eloi Gianini. Avec Sarah Defrise (soprano) ; Julia Deit-Ferrand (mezzo-soprano) ; Alexander Sprague (ténor I) ; Timur (ténor II) ; Henry Neill (baryton). Ensemble Contrechamps. Direction musicale : Gabriella Teychenné.

En coproduisant Le Dragon d’Or de , le Grand Théâtre de Genève, la Comédie de Genève, le NOF-Nouvel Opéra Fribourg et l’ révèlent un conte cruel dont le texte questionne la mondialisation et les politiques d’immigration.


On pourrait aussi résumer Le Dragon d’Or de Peter Eötvös en citant Philippe Meyer qui terminait ses chroniques radiophoniques voltairiennes sur France-Inter en lançant : « Nous vivons une époque moderne ». Moderne, la musique. Moderne, le livret. Moderne, le sujet. La modernité de gens ordinaires vivants dans une société ordinaire.

Cinq asiatiques s’affairent à préparer une soupe dans la cuisine exiguë du traiteur thaï-chinois-vietnamien « Le Dragon d’Or ». Parmi eux, le « petit dernier » souffre d’un mal de dents que son statut de résident illégal et désargenté interdit aux soins. L’extraction de la dent cariée avec les moyens du bord amènera le drame, l’impossible arrêt de l’hémorragie portant le jeune homme vers la mort. Autour de ce microcosme, la misère se visite à tous les étages. C’est un grand-père partageant sa réflexion sur la vieillesse avec de sa petite-fille. C’est un épicier combinard. C’est une jeune femme enceinte rejetée par son compagnon recevant cette grossesse comme une catastrophe. Ce sont deux stewardess fatiguées dont l’une craint d’être dévorée par des requins au cas où leur avion s’abîmerait en mer alors que l’autre s’intéresse à la dent retrouvée dans la soupe. C’est encore une prostituée sous les traits d’une Cigale affamée exploitée par son proxénète personnifié par une Fourmi. Chronique de la misère ordinaire. Si le grand-père visite la Cigale pour y constater son impuissance, si le compagnon de la femme enceinte viole la Cigale jusqu’à la mort, la plupart des dix-huit personnages de l’intrigue ne semblent pas avoir de liens communs sinon leur petite existence dans la société qui s’est formée autour d’eux. Ainsi, petit à petit se jouent des drames d’une banalité cruelle et sordide.


Dans cette vingtaine de scènes courtes se déroulant à un rythme soutenu, Peter Eötvös et son librettiste Roland Schimmelpfennig empoignent le tragique de leurs héros. Mis en scène avec une heureuse nervosité, offre une lecture intelligente et claire de cette pièce touffue. Sur un plateau carré, avec des éclairages () participant à l’intrigue, il dessine ses différents personnages en les parant qui d’une casquette, qui d’une perruque, qui d’une canne tremblante, ses chanteurs tous vêtus de costumes bleus, grimés de bleu jusqu’aux oreilles, entrent et sortent du plateau pour jouer les différents épisodes de cette aventure humaine. Un jeu de scènes que domine parfaitement quand bien même le plateau reste souvent dépouillé de tout accessoire. Parfaitement dirigés, les protagonistes s’affirment aussi bons acteurs que chanteurs. La musique de prime abord chaotique illustre la diversité des personnages englués dans leurs problèmes. L’humour, le burlesque se perçoivent avec ce trombone beuglant, cette clarinette riant, ces percussions jacassant. Peu à peu, les drames se concrétisent et, paradoxalement, plus ils sont tragiques plus la musique se fait apaisée. Comme si la résignation l’emportait sur l’effroi et la mort.

Dans les dernières pages de cette œuvre, la musique ciselée de Peter Eötvös s’épanche dans un lyrisme profond faisant entendre une longue et magnifique cantilène de la soprano belge , chantant le dernier voyage du clandestin jeté au fleuve (comme finalement sa dent malade) et dérivant vers sa mère patrie. Si la distribution vocale excelle, si chacun s’est employé magnifiquement à faire vivre cette œuvre (en création suisse après sa création mondiale à l’Opéra de Francfort en juin 2014), l’ dirigé par la jeune cheffe d’orchestre s’avère à la hauteur de la complexité de la partition. Tout au plus aurait-on aimé qu’il soit plus présent face au volume sonore des chanteurs, leur proximité au public couvrant souvent le son de l’orchestre.

Crédit photographique : © Magali Dougados

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