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Avec « OperaKids » et « Un chant une chance », l’Opéra de Limoges ouvre ses portes

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Focus sur un métier de l’ombre, suivi de répétitions de spectacles, de la création d’une œuvre, d’un ballet ou d’une nouvelle production lyrique… ResMusica propose aux spectateurs de passer du côté des coulisses à travers son dossier « Musique et danse en coulisses ». Pour accéder au dossier complet : Musique et Danse en coulisses

 

L’ouverture de l’opéra est un défi vital aujourd’hui pour que l’art lyrique perdure. Certaines institutions y travaillent de manière parfois très profonde comme l’Opéra de Limoges qui, avec le concours de la soprano , fait mieux que d’ouvrir les portes de l’Opéra : ils replacent la voix au cœur d’une réflexion sur la recherche de soi et de son identité. Indispensable l’art lyrique ?

OperaKids

C’est lors d’une représentation de La Ville morte de Korngold en 2019 à l’Opéra de Limoges que nous avons découvert ce dispositif. Le chœur des enfants de cette représentation « classique », c’est-à-dire ouverte au public habituel et pas seulement aux parents, était assuré avec beaucoup de tenue par ce chœur « OperaKids » qui nous a intrigué. Nous avons donc voulu en savoir plus.

OperaKids est un projet d’apprentissage du travail de la voix destiné aux enfants de 8 à 12 ans issus de milieux socio-culturels différents, venant principalement des quartiers prioritaires de la Ville de Limoges et de ses alentours, et n’ayant naturellement jamais eu de formation musicale. La soprano en est la directrice artistique et pédagogique. Elle souligne d’emblée que ce projet n’a pas pour seul objectif d’amener de nouveaux publics à l’Opéra. Le champ est beaucoup plus large : c’est une aventure humaine, un projet global éducatif et artistique qui aboutit à une sensibilisation du jeune public à la musique et à une éducation vocale à travers des projets participatifs. Les enfants accueillis chaque année, aujourd’hui 70 enfants participants, partent à la recherche de leur voix, à la rencontre d’eux-mêmes car « la voix n’est autre que notre identité vocale et comporte tout ce que nous sommes, dans la corporalité, dans l’émotionnel et dans le mental. »

Au-delà de l’initiation à la musique, OperaKids a été imaginé comme une insertion dans la production d’un spectacle lyrique, avec la possibilité de suivre les ateliers, mais aussi de se produire dans des opéras participatifs et d’avoir une réelle expérience de la scène. Les enfants découvrent ainsi des œuvres du répertoire et des créations spécialement conçues pour le dispositif. Pour les initiateurs, l’idée est d’établir une égalité d’accès aux pratiques culturelles pour les enfants. Aucun casting n’est réalisé en amont : « seule l’envie de l’enfant de nous rejoindre est prise en compte. »

C’est ainsi que tous les mercredis et samedis, les enfants débarquent à l’Opéra. Au cours des ateliers dirigés par Eve Christophe, ils pratiquent le chant et s’initient à des exercices d’expression corporelle puisque souvent le geste accompagne le son. Cela représente quatre heures de répétitions hebdomadaires et plusieurs jours de stages pendant les vacances scolaires. Et à les observer, on voit une mécanique de la confiance et de l’épanouissement à l’œuvre. Très rapidement, on remarque les différences de tempérament, et les difficultés, même si elles sont laissées au vestiaire, se manifestent. Tous viennent d’horizon, de familles, d’univers différents et tous, par le travail de leur voix qu’ils apprivoisent au fur et à mesure de la séance, semblent stupéfaits de leur capacité à émettre des sons pourtant difficiles au début. Par pupitre ou en cercle, cherchant encore l’approbation du regard, ils apprennent à s’écouter, à lâcher prise. Peu à peu, la timidité et le sentiment de honte tombent, la voix peut sortir. C’est une reconquête lors de chaque session de travail dont le développement personnel est le principal objectif, parfois aussi aidée par un carnet de liaison avec le professeur où l’enfant peut exprimer ses besoins, ses attentes, ses doutes.

Et puis il y a les spectacles qui constituent l’aboutissement de ces ateliers. Les enfants les évoquent en permanence, manifestant ainsi une impatience pour ces évènements qui les placeront au centre. Aucune peur chez eux, contrairement peut-être à leurs homologues adultes d’ « un Chant une chance » plus fébriles.

Un chant une chance

Car dans la même lignée qu’OperaKids, Eve Christophe dirige les ateliers d’Un chant une chance. Ce programme accompagne, pendant une année, un public de jeunes et d’adultes éloignés de l’emploi, peu ou pas qualifiés, et résidant à Limoges et dans son agglomération. Il permet également une immersion dans l’outil de production musical (travail assidu, respect des échéances, exigence de résultats, restitution au public, etc.) qui agit comme un levier de motivation et de valorisation des compétences pour ces personnes en rupture professionnelle ou en situation de handicap. La création et la pratique musicale favorisant aussi le lien social, les échanges culturels et générationnels, la solidarité et la mixité sociale, elles leur offrent un tremplin vers un nouveau départ.

Le principe est exactement le même qu’OperaKids mais l’expérience de la vie implique une « inconscience » moins grande chez les adultes, et par là même, plus d’inquiétude et de peur. De fait, lors de ces séances, le son sort moins facilement : « Adulte, on a plus de casseroles… » nous confie Eve Christophe avec son regard bienveillant. Paradoxalement, au cours de notre immersion, nous avons pu constater à quel point ils peuvent redevenir des enfants. Tour à tour joueurs, fébriles, inquiets et enthousiastes, ces adultes parfois malmenés dans leur vie, prennent aussi un grand plaisir à être ensemble, dans un rituel qui les mènera à cette scène qu’ils semblent appréhender. Pratiquant les mêmes exercice quasiment qu’avec les enfants, le travail d’Eve Christophe met peut-être davantage l’accent sur la confiance qui manque parfois aux adultes pour révéler et assumer publiquement leur tempérament et leur singularité et ainsi conquérir l’espace qui leur est donné.

Il est peu dire que la restitution de leur travail, un spectacle intitulé Des voix pour demain présenté dans le foyer de l’Opéra à la fin du mois d’octobre dernier, a été une expérience bouleversante. Accompagnés au piano par Thomas Costille, nous les avons vu monter sur scène à tour de rôle, véhiculer un message, interpréter un texte (personnel ou emprunté à de grands auteurs) qui entre en résonnance avec leur vécu, leur sensibilité, leurs épreuves. Surmonter le trac pour des personnes qui n’ont pas l’habitude d’être ainsi mis en avant est en soit une première victoire. Il y a des hésitations, toutes surmontées, une émotion contrôlée, un ton progressivement trouvé, une corporalité assumée, une peur domptée. Leur courage, édifiant, nous fait rentrer dans leur intimité la plus profonde avec au bout parfois, un moment de grâce partagée, en suspension.

Le travail de longue haleine que représente ce type de représentation est difficilement concevable quand l’on comprend les handicaps parfois lourds avec lesquels ces « apprentis » doivent composer. Pour qui, moins cabossé, a essayé de monter sur scène un jour, ce travail est sidérant et bouleversant. Ils l’ont fait !

La recherche de sa voix et de son identité intime pour naître au monde

Eve Christophe voulait être clown. Le destin en aura décidé autrement. Après un parcours classique de conservatoire, elle est devenue soliste. Assez jeune pourtant, elle a voulu transmettre et sortir de l’entre soi des cocktails d’après premières. Très vite, elle y a trouvé du plaisir et peut-être mieux, un sens.

Le travail qu’elle effectue avec ces adultes et ces enfants, est un travail d’introspection basé sur le concept de psychophonie dont elle est devenue une spécialiste à force d’étudier, d’observer et pratiquer. L’objectif est de repérer les zones de blocage corporel pour laisser passer la voix. Elle l’explique de cette manière : « la voix est une boule à facette et toutes les facettes sont constituées par ce que l’on est, au niveau émotionnel, physiologique, psychologique, mental. » Toute personne n’ayant aucune pratique du chant, et pour peu qu’elle soit inhibée, sait que le corps est plein de nœuds qu’il convient de débloquer. Eve Christophe utilise la métaphore de la maison à plusieurs étages et précise que chacun aura ses blocages qui seront le révélateurs de ses problèmes : « Certains étages, comme le bassin, sont impactés par le non-dit, la colère renfermée. Le diaphragme représente l’ouverture au collectif, etc. Certaines personnes vont aussi occulter une partie de leur corps ».

Le travail se décompose en deux phases : « la première phase de travail est la réception pour ressentir les vibrations Ensuite, on va travailler sur la projection. Beaucoup d’enfant chantent faux car ils sont le réceptacle de problèmes qui les dépassent. Ce n’est pas de la psychothérapie mais de la psychophonie. Il faut venir faire sauter des verrous physiques qui sont le reflet de verrous émotionnels, libérer la parole, la voix. » Le chant est un exercice physique mais il est aussi et surtout libérateur : « quelqu’un qui chante faux est quelqu’un qui ne va pas très bien. C’est rare de chanter faux à moins d’avoir un problème ORL, et encore ! Nous sommes une cartographie avec des dermatomes du crâne au bout des doigts de pieds. Ce sont des capteurs et c’est ce qui fait que même les sourds ne chantent pas nécessairement faux ». Lucide, elle nous précise que « tous les gens qui rejoignent ces dispositifs ne viennent pas tous avec joie. Ils ont parfois des appréhensions, ils ne comprennent pas nécessairement tout de suite le travail qu’on leur propose. Beaucoup se prennent finalement au jeu et cela devient un rituel avec tout ce que cela a de réconfortant. »

Ce rituel est tout entier tourné vers les échéances de spectacles et Eve Christophe distribuent les adultes et les enfants par groupe en fonction des forces et faiblesses de chacun afin qu’ils soient en zone de confort. L’objectif est la réussite et le plaisir. Deux représentations de Nous l’Europe, le banquet des peuples, pièce de Laurent Gaudé, mise en scène et en musique par Roland Auzet et déjà présentée au Festival d’Avignon, ont été données à l’Opéra de Limoges les 16 et 17 décembre 2021, associant OperaKids et Un chant une chance dans des numéros de chant qui ponctuent la pièce. Acteurs d’une production avec ce que cela implique de professionnalisme, voilà une chose qu’ils n’auraient jamais crue possible s’ils n’avaient pas franchi le Rubicon : « c’est très difficile de se pencher sur soi et de se connaître. Le dispositif leur offre une besace d’outils qui leur permet d’apprendre à se connaître, à affronter leurs vies et leurs épreuves. C’est une expérience humaine qui leur fait faire des choses extraordinaires, qui les sortent de leur quotidien, qui leur permet de prendre du recul par rapport à ce qu’ils vivent. Ils ne le pourraient pas en restant chez eux. Ils s’apportent finalement beaucoup entre eux. Quand ils nous quittent, après quelques années, c’est souvent un crève-cœur. Ils se sentent de la famille, ils seront toujours des Kids ».

L’opéra s’ouvre vers un public qui se réapproprie le lieu 

Eve Christophe s’en défend à plusieurs reprises : « le but n’est pas nécessairement de les retrouver dans le public classique de l’opéra dans quelques années. » Pour autant, ces dispositifs participent à l’ouverture de l’Opéra et de son entre soi. Totalement gratuits, ces dispositifs sont financés à 50 % par des fonds publics et à 50 % par du mécénat privé. Ils impliquent une sensibilisation en milieu scolaire qui permet à l’opéra d’aller dans les quartiers et d’élaborer des projets pédagogiques sur plusieurs mois. Eve Christophe parcours ainsi les écoles des quartiers prioritaires (mais pas seulement), elle va dans les centres sociaux, les centres culturels. Elle travaille avec CAP emploi, le centre régional de l’autisme. Elle fait des stages d’été. Inversement, des écoles la contactent pour évoquer la situation d’enfants en difficulté. Ces dispositifs sont désormais reconnus et le bouche à oreille fonctionne également très bien en permettant de prendre en charge des enfants du centre, de milieu moins défavorisés. « On va vers eux, on créer du lien et une fois que la confiance est là, c’est plus facile de les amener ici. »

« Les préjugés sont réciproques » précise-t-elle et « c’est dommage car on a tous à s’apprendre mutuellement. » Elle raconte les yeux étonnés des parents qui les voient débarquer dans les quartiers et qui ne comprennent pas ce qu’ils font là. « Ils ne nous connaissaient pas. Maintenant, dans les quartiers, les parents sont fiers d’avoir leurs enfants chez OperaKids. Mais ça a fait aussi beaucoup de bien à l’Opéra de Limoges de s’ouvrir et de faire autre chose que de la production lyrique professionnelle ». Elle explique alors que « les enfants ont des parrains et des marraines dans l’institution. Ils sont des référents avec lesquels des gouters sont organisés et avec lesquels ils partent à la découverte de la maison et de son fonctionnement (des services administratifs, aux techniciens, en passant par le nettoyage). » De fait, les parents sont amenés à venir les accompagner, à assister à des spectacles et cette maison, devient leur maison. L’Opéra de Limoges redevient alors un espace ouvert que ces publics éloignés du monde culturel peuvent se réapproprier, investir. La familiarité du lieu abaisse les barrières.

L’Opéra de Limoges ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Déjà, un nouveau projet pointe son nez. Chante en bus va recruter des enfants dans quatre communes de l’agglomération où il n’y a pas d’école de musique pour recruter des enfants. Le bus sillonnera alors dans les communes périurbaines pour continuer d’ouvrir un chemin qui semblait jusque-là fermé. Tant d’enthousiasme nous permet d’espérer que l’opéra n’a pas dit son dernier mot !

Crédits photographiques : © Thomas Jouhannaud

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