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La ville morte ou le pari réussi de l’Opéra de Limoges

La Scène, Opéra, Opéras

Limoges. Opéra. 25-I-2019. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : La ville morte, opéra en trois acte. Mise en scène, Sandrine Anglade ; collaboratrice artistique, Pascaline Verrier ; scénographie, Frédéric Casanova ; dramaturgie, Claude Chestier ; lumières, Caty Olive ; costumes, Cindy Lombardi. Avec : David Pomeroy, Paul ; Daniel Schmutzhard, Frank / Fritz ; Johanni Van Oostrum, Marietta ; Aline Martin, Brigitta ; Jennifer Michel, Juliette ; Romie Estèves, Lucienne ; Loïc Félix, Victorin, voix de Gaston ; Pierre-Antoine Chaumien, Le comte Albert ; Cécile Fargues, Marie/Marietta (figuration). Enfants chanteurs d’OperaKids (préparation : Ève Christophe). Chœur (direction : Edward Ananian-Cooper) et Orchestre de l’Opéra de Limoges, direction : Pavel Baleff

die-tote-stadtDans le cadre d’une programmation hivernale consacrée aux musiques de films, l’Opéra de Limoges prend le risque de programmer le chef-d’œuvre de Korngold, compositeur autrichien ayant fui le nazisme pour une carrière américaine couronnée de succès. 

Représentée pour la première fois en 1920, Die Tote Stadt est l’un de ces opéras que peu de monde connaît à part peut-être par le sublime air de Marietta popularisé par Renée Fleming. Depuis les représentations de l’Opéra du Rhin en 2001 avec Angela Denoke et Torsten Kerl, l’Europe redécouvre ce chef-d’œuvre aux réminiscences straussiennes et à la rutilance déjà toute américaine. Depuis, il emporte les spectateurs sans préjugés qui sortent souvent émus par cette histoire de deuil d’un jeune veuf (Paul), tiraillé entre la fidélité qu’il doit à son épouse disparue (Marie) et la découverte de nouveaux plaisirs avec le sosie de cette dernière (Marietta).

Cette histoire de mort et de retour à la vie trouve son décor dans une Bruges rongée par les eaux que a l’intelligence de matérialiser par l’orchestre et ses ondes sonores. Placé sur scène comme autant de canaux, il souligne une structure de bois reflétant les chemins intérieurs empruntés par Paul. Malgré ou grâce à sa sobriété, le spectacle est d’une puissance évocatrice stupéfiante et il faut finalement peu de choses à la metteuse en scène pour suggérer et signifier les errements du héros. Une figurante/danseuse (belle présence de Cécile Fargues) donne corps au portrait de la défunte et aux hallucinations et fantasmes de Paul par son inquiétante omniprésence, et le dédoublement avec le personnage de Marietta est particulièrement réussi. La direction d’acteur efficace et les très beaux costumes accentuent l’atmosphère presque gothique d’une œuvre qui ne peut laisser indifférent et qui semble avoir trouvé son public en ce soir de première.

La proposition de est d’autant plus juste que l’on serait tenté de dire que l’orchestre a le premier rôle dans cet opéra des atmosphères. Ce répertoire, l’orchestre de l’Opéra de Limoges n’y est pas forcément habitué. Pourtant, qui aurait pu le deviner tant on est immédiatement interpellé par les couleurs prodiguées et par la souplesse des lignes. La direction toujours inspirée de regarde autant vers les derniers feux du romantisme straussien que vers les musiques de films hollywoodiens, oscillant entre d’une part la plus grande tendresse et les étirements des pages les plus lyriques et d’autre part la force et une forme de brutalité des passages plus féroces ou chorégraphiques. Quand le silence se fait après les dernières notes distillées, on sait que le défi est relevé.

Au sein de cet écrin, il faut saluer une distribution très homogène et une particularité : l’intervention touchante au III du chœur des enfants Opéra kids, conduit par la soprano et coach vocal Ève Christophe et composé d’enfants issus des quartiers dit « prioritaires » qui découvrent la pratique du chant et la joie de participer à un projet de cette envergure. Une belle initiative de l’Opéra de Limoges qu’il est d’utilité publique de saluer.

Après avoir loué l’investissement scénique et les belles interventions de la bande de Marietta au II (, Romie Estèves, , ), on signalera la très émouvante Brigitta d’ qui ouvre le spectacle avec son timbre pulpeux et sa belle gestion du souffle, et surtout la superbe voix du baryton autrichien qui, en quelques interventions, subjugue par son art déclamatoire et par la richesse de son timbre, qui font de lui un chanteur idéal pour le lied.

Le rôle de Paul exige beaucoup d’endurance en raison de sa quasi omniprésence sur scène et de ses parties souvent forte. Le ténor canadien a cette endurance, et on lui pardonnera très facilement les quelques menus dérapages que sa ligne de chant subit pour affronter ce rôle crucifiant. D’autant qu’il confère au personnage une incroyable fragilité et la voix, magnifiquement projetée, traduit à merveille les sentiments exacerbés du jeune veuf. Une prestation à fleur de peau.

Il faut dire qu’on courrait loin pour sa Marietta. La soprano est une belle découverte. Belle voix, homogène sur l’ensemble de la tessiture, ligne de chant bien contrôlée, diction parfaite. Rien ne manque à cette prestation en tout point parfaite et, quand elle arrive à la toute fin du spectacle avec une Marietta fraîche et soudain adoucie, on est frappé du contraste qu’elle établit avec le personnage à la sensualité agressive qu’elle a porté tout au long de la soirée. Deux chanteuses en une ? Un vrai travail de caractérisation en tout cas pour une artiste à suivre assurément.

Un pari totalement réussi et qui devrait mettre à mal l’idée préconçue selon laquelle une œuvre inconnue est forcément difficile d’accès.

Crédit photographique : © Brigitte Azzopard

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  • Eusebius

    « Depuis les représentations de l’Opéra du Rhin en 2001 avec Angela Denoke et Torsten Kerl, l’Europe redécouvre ce chef-d’œuvre »
    Non
    2001 à Strasbourg est la création française. Après 40a d’oubli relatif, Die Tote Stadt est peu à peu repris en Autriche et en Allemagne (première prod après guerre : Vienne, 1967). Donc l’Europe a largement redécouvert ce chef d’oeuvre bien avant 2001.

    « les derniers feux du romantisme straussien que vers les musiques de films hollywoodiens »
    En 1920 Erich Wolfgang Korngold quitte à peine son Autriche natale (et encore il est de Brno, qui en 1918 est en Tchécoslovaquie) pour l’Allemagne. Il n’a certainement pas la moindre idée qu’un jour il sera musicien pour les grandes productions hollywoodiennes. En 1920 la création musicale est TRES romantique. Schoenberg, Berg, Webern ou Hindemith sont des exceptions, Kurt Weill, Ernst Krenek ou Hans Eisler débutent à peine. A l’epoque les strars de la composition sont Richard Strauss, Ferruccio Busoni, Alexander von Zemlisnky, Franz Schreker, Hans Pfitzner ou Ernst von Dohnanyi. Tous post-romantiques, post-wagnériens, et les derniers feux sont encore loins.

    « Un pari totalement réussi et qui devrait mettre à mal l’idée préconçue selon laquelle une œuvre inconnue est forcément difficile d’accès. »
    Comment peut-on en 2019 écrire une telle phrase dans un média spécialisé ?

    • Robert Lambeaux

      Moi, je lis surtout qu’il est temps de redécouvrir tout un répertoire que les tenants du sérialisme, de l’atonalisme ont occulté. Je pense à « I Cavelieri dei Ekebu » , de Zandonaï, à Iris, de Mascagni, aux opéras finlandais de Sallinen, etc, …

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