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Parades nuptiales pour Journal d’un Disparu et L’Amour Sorcier à Strasbourg

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 15-III-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : Zápisník Zmizelého (Journal d’un Disparu), cycle de 22 mélodies sur des poèmes anonymes attribués à Josef Kalda. Manuel de Falla (1876-1946) : El Amor Brujo (L’Amour Sorcier), ballet-pantomime pour orchestre de chambre et cantaora sur un livret de Gregorio Martínez Sierra. Mise en scène : Daniel Fish. Chorégraphie : Manuel Liñán. Décors : Paul Steinberg. Costumes : Doey Lüthi. Lumières : Stacey Derosier. Vidéo : Joshua Higgason. Avec : Magnus Vigilius, Janik ; Josy Santos, Zefka ; Esperanza Fernández, Candelas ; Miguel Heredia, Manuel Liñán, Hugo Lopez, Jonathan Miro, Daniel Ramos, Adrián Santana, Yoel Vargas, danseurs. Chœur de l’Opéra national du Rhin (direction : Alessandro Zuppardo) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Lukasz Borowicz

L’inattendu diptyque présenté par l’Opéra national du Rhin offre l’opportunité d’entendre deux œuvres rares, d’une esthétique et d’une culture très éloignées et pourtant rassemblées par une scénographie et une chorégraphie communes.

Quoi de commun entre Journal d’un Disparu de et L’Amour Sorcier de  ? Composé en 1917, le premier est un cycle de mélodies pour ténor, alto, petit chœur de trois voix féminines et piano sur des poèmes anonymes (attribués beaucoup plus tard à Josef Kalda) en dialecte morave. Il raconte les amours d’un jeune fermier tchèque et d’une tzigane puis leur fuite avec leur bébé face à la réprobation du village. Quant à L’Amour Sorcier, donné ici dans sa version originale de 1915, c’est une pantomime dansée pour orchestre de chambre et chanteuse de flamenco où une gitane use de sortilèges pour éloigner le fantôme de son ancien amant et aimer librement un nouveau prétendant. Deux œuvres quasiment contemporaines, deux bohémiennes, deux histoires d’amour contrariées : il n’en fallait pas plus pour que l’Opéra national du Rhin les rapproche dans le cadre de son Festival Arsmondo consacré cette année à la culture tzigane.

Afin d’unifier le spectacle sans entracte, interrompu seulement par une courte pause où le titre de l’ouvrage de vient s’afficher en surimpression de celui de Janáček, le metteur en scène a choisi un décor unique (Paul Steinberg), simple cyclorama aux couleurs chaudes rouges et orangées évoquant la passion. Constamment présents en scène, les chanteurs des deux œuvres et les danseurs observent assis et réagissent aux interventions des autres. Les deux parties de ce diptyque suivent la même courbe dramaturgique « en cloche » : début centré sur le chanteur soliste, acmé centrale où intervient la chorégraphie puissante du ballet de , et final entre le chanteur et un danseur soliste qui exécute une sorte de parade nuptiale de séduction. Trouvant son origine dans la mélodie n°18 de Janáček (« J’ai envie de couper la tête à tous les coqs pour les empêcher d’appeler l’aurore »), la métaphore aviaire se poursuit dans les vidéos de Joshua Higgason qui montrent à deux reprises l’exécution d’un magnifique volatile emplumé et dans les costumes androgynes des danseurs (Doey Lüthi) faits de robes à longue traîne parfois transformées en queues ou en coiffes évoquant des crêtes.

Bien que d’origine danoise, le ténor est un interprète confirmé des opéras de et un invité régulier du Festival Janáček de Brno. En Janik de Journal d’un Disparu, il montre une solidité, une intensité, une réactivité au texte et une endurance absolument remarquables. De son côté, apporte aux courtes interventions de la gitane Zefka la suavité de son timbre rond et chaleureux de mezzo-soprano et une irrésistible séduction. Nettement plus étoffé que les trois voix de la version originale, le chœur féminin de l’Opéra national du Rhin intervient avec douceur et mystère depuis l’arrière-scène. La nouvelle orchestration du cycle réalisée par Arthur Lavandier permet à l’, en formation chambriste et dirigé avec précision par Lukasz Borowicz, de briller de mille feux et de confirmer ses qualités instrumentales. Mais elle édulcore quelque peu l’âpreté de la version pour piano au profit d’une plus grande variété de coloris.

Empêchée pour raisons de santé, la cantaora Rocío Márquez a dû céder sa place pour cette première à sa consœur . Évidemment idiomatique, son interprétation de L’Amour Sorcier exhale toutes les raucités, la nostalgie et la douleur du chant andalou. C’est peut-être cette âme espagnole congénitale qui manque à l’orchestre et à son interprétation pourtant chatoyante, impeccablement rythmée et dansante.

Car c’est encore le plus pur flamenco qui irrigue la chorégraphie de et de ses sept danseurs. Claquements de talon, mâle assurance, gestes saccadés et néanmoins impeccablement coordonnés, intensité et énergie débordantes voire brutalité parfois, tout concourt à en faire le centre d’intérêt du spectacle et sa force. Leur irruption dans l’univers de Janáček introduit certes un hiatus stylistique mais leur concours à celui de De Falla s’avère irrésistible et déterminant.

Crédits photographiques : Manuel Liñán (danseur), (Janik) © Klara Beck

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Strasbourg. Opéra national du Rhin. 15-III-2022. Leoš Janáček (1854-1928) : Zápisník Zmizelého (Journal d’un Disparu), cycle de 22 mélodies sur des poèmes anonymes attribués à Josef Kalda. Manuel de Falla (1876-1946) : El Amor Brujo (L’Amour Sorcier), ballet-pantomime pour orchestre de chambre et cantaora sur un livret de Gregorio Martínez Sierra. Mise en scène : Daniel Fish. Chorégraphie : Manuel Liñán. Décors : Paul Steinberg. Costumes : Doey Lüthi. Lumières : Stacey Derosier. Vidéo : Joshua Higgason. Avec : Magnus Vigilius, Janik ; Josy Santos, Zefka ; Esperanza Fernández, Candelas ; Miguel Heredia, Manuel Liñán, Hugo Lopez, Jonathan Miro, Daniel Ramos, Adrián Santana, Yoel Vargas, danseurs. Chœur de l’Opéra national du Rhin (direction : Alessandro Zuppardo) ; Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Lukasz Borowicz

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