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Rigoletto à Lyon : mon héros d’opéra préféré

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Lyon. Opéra. 1-IV-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, mélodrame en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Mise en scène et vidéo : Axel Ranisch. Décors et vidéo additionnelle: Falko Herold. Costumes : Alfred Mayerhofer. Lumières : Michael Bauer. Chorégraphie : Daphné Mauger. Avec : Dalibor Jenis, baryton (Rigoletto) ; Enea Scala, ténor (le Duc de Mantoue) ; Nina Minasyan, soprano (Gilda) ; Gianluca Buratto, basse (Sparafucile) ; Agata Schmidt, alto (Maddalena) ; Roman Chabaranok, basse (le Comte de Monterone) ; Karine Motyka, mezzo-soprano (Giovanna) ; Daniele Terenzi, baryton (Marullo) ; Grégoire Mour, ténor (Matteo Borsa) ; Marie-Eve Gouin, soprano (le Page) ; Sylvie Malardenti, mezzo-soprano (la Comtesse Ceprano); Dumutru Mădăraşăn, basse (le Comte Ceprano) ; Paolo Stupenengo, baryton-basse (un Huissier de la Cour); Heiko Pinkowski, Hugo (rôle muet). Chœur (chef de chœur : Benedict Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Francesco Lanzillotta

Dans le cadre de son festival de printemps annuel, intitulé cette saison « Secrets de famille », l’Opéra de Lyon confie au jeune réalisateur berlinois , le soin de creuser les zones d’ombre du sombre Rigoletto de Verdi.

Dis-moi quel est ton héros d’opéra préféré et je te dirai qui tu es. C’est la proposition originale qu’ adresse aux fous d’opéras, espèce volontiers monomaniaque : combien de wagnériens sourds à tout ce qui n’a pas été composé par leur géniale idole se voient en Tristan ou en Parsifal… Et vous ? Seriez-vous Eugène Onéguine, Elektra ou Blanche de La Force ?

Le héros d’Axel Ranisch est plus Rigoletto, le héros mis en musique par d’après des mots de Victor Hugo. On suivra donc les derniers jours d’un homme ordinaire (prénommé Hugo), dont la vie ressemble étrangement à celle du bouffon imaginé par un homme extraordinaire (nommé Hugo). Hugo élève seul une fille séduite par le disquaire qui lui a vendu moult enregistrements de son opéra préféré, le dernier en date étant celui d’Axel Ranisch qu’il met ce soir dans son magnétoscope et dans lequel il va se glisser à son tour avant de se suicider. Ledit disquaire avait également séduit sa femme. Attention, secret de famille, qu’une lettre précédant le suicide révélera au final : la fille n’est pas celle du héros solitaire mais celle que le disquaire avait eue avec la femme séduite et décédée ! Un destin de tragédie grecque que l’on peut aussi prêter au Rigoletto de l’opéra, le flou entretenu par ce dernier quant à l’absence de sa femme étant le trou noir de l’opéra. Un trou noir dans lequel Axel Ranisch n’a plus qu’à s’engouffrer, qui rajoute même une couche à l’effet-miroir de son concept en jouant de la providentielle homonymie existant entre Heiko (l’acteur) jouant Hugo (le héros) double du héros de Hugo (l’écrivain) : intéressant mais complexe, surtout si l’on n’a pas lu la note d’intention, ni visionné la vidéo de présentation, et bien davantage encore si, en ce soir de 1er avril, l’on doit se passer de Heiko souffrant. Second trou noir de la soirée que l’absence de ce personnage muet mais essentiel, puisqu’ainsi qu’on l’apprend à l’entracte, il était omniprésent sur scène. La vidéo qui double quelques moments-phares de la mise en scène restant seule à garder trace de Heiko-Hugo, le spectateur est alors partagé entre deux options : se concentrer sur la musique en pestant sur le tortueux de la narration, ou se raccrocher à la vidéo pour tenter de combler les blancs. Nous avons bien sûr choisi la seconde option, celle où l’action enregistrée allait forcément prendre le pas sur l’action jouée. Une option vraiment cruelle pour les chanteurs : trop occupé par le film au-dessus de sa tête, nous avons dû, un exemple parmi d’autres, laisser affronter seul le grand air qui ouvre le deuxième Acte !

A livret délétère scénographie poisseuse : du casino, dont le Duc est le patron, à la barre d’immeubles où vit Rigoletto, l’action erre entre une direction d’acteurs tantôt cadrée par des chorégraphies bien en phase avec le swing de cette partition populaire, tantôt confiée à des chanteurs livrés à leur art. La garde-robe s’ébat dans l’énigmatique et l’interlope (solides gaillards en tutus à bretelles, brutes épaisses avec coques sexuées façon Orange mécanique). Si l’on fait abstraction de la vidéo, et de quelques innovations (le Duc forcé par sa femme de ployer le genou devant elle, Gilda se poignardant elle-même), le spectacle serait presque sans surprises. L’image la plus marquante, celle où vidéo et scène s’épousent parfaitement, couronnement du concept de Ranisch, est bien sûr celle qui montre l’inversion en miroir de deux pietàs : sur le plateau, Rigoletto penché sur le dernier souffle de Gilda ; sur l’écran, Gilda penchée sur le dernier souffle de son père suicidé.

Daniele Rustioni passe sa baguette, pour trois des neuf représentations prévues, à . Le son est très homogène, et très spectaculaire du côté des graves (voire telluriques sur Cortigiani!) en total contraste d’avec la gestique apparemment sage d’un chef qui a déjà plus d’un opéra dans son sac. Le trio de chanteurs est exceptionnel. La Gilda de celle qui fut une merveilleuse Olympia pour Tobias Kratzer, , recueille un triomphe mérité et l’on n’est pas près d’oublier la pureté cristalline du timbre, la capacité du souffle qui lui permet de conclure Caro nome de dos jusqu’à la coulisse où le son met une éternité à s’évanouir. , bien sûr le plus séduisant des ducs, donne généreusement de la voix (celle-ci s’assombrissant parfois avant de gagner le haut le plus solaire de la tessiture), s’abandonnant au plaisir des contre-notes facultatives qu’il allonge à loisir pour le plaisir du public en demande de performance. n’a pas besoin de bosse pour être un déchirant Rigoletto. Succès mérité aussi pour le très noir Sparafucile de , la Maddalena d’ lui donnant une solide réplique. pourrait impressionner davantage en Monterone. Les petits rôles sont bien choisis. Le chœur d’hommes est également très impliqué dans ce Rigoletto intéressant mais tenu d’une main moins ferme que celui, pourtant plus complexe, de Marie-Eve Signeyrole à Montpellier.

Crédits photographiques: © Stofleth

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Lyon. Opéra. 1-IV-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, mélodrame en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après la pièce Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Mise en scène et vidéo : Axel Ranisch. Décors et vidéo additionnelle: Falko Herold. Costumes : Alfred Mayerhofer. Lumières : Michael Bauer. Chorégraphie : Daphné Mauger. Avec : Dalibor Jenis, baryton (Rigoletto) ; Enea Scala, ténor (le Duc de Mantoue) ; Nina Minasyan, soprano (Gilda) ; Gianluca Buratto, basse (Sparafucile) ; Agata Schmidt, alto (Maddalena) ; Roman Chabaranok, basse (le Comte de Monterone) ; Karine Motyka, mezzo-soprano (Giovanna) ; Daniele Terenzi, baryton (Marullo) ; Grégoire Mour, ténor (Matteo Borsa) ; Marie-Eve Gouin, soprano (le Page) ; Sylvie Malardenti, mezzo-soprano (la Comtesse Ceprano); Dumutru Mădăraşăn, basse (le Comte Ceprano) ; Paolo Stupenengo, baryton-basse (un Huissier de la Cour); Heiko Pinkowski, Hugo (rôle muet). Chœur (chef de chœur : Benedict Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Francesco Lanzillotta

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