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Irrelohe à Lyon : mettre le feu

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Lyon. Opera. 2-IV-2022. Franz Schreker (1878-1934) : Irrelohe, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : David Bösch. Décors et vidéo : Falko Herold. Costumes : Moana Stemberger. Lumières : Michael Bauer. Avec : Tobias Hächler ténor (Le Comte Heinrich); Piotr Micinski, basse (Le Forestier); Ambur Braid, soprano (Eva) ; Lioba Braun, mezzo-soprano (La Vieille Lola); Julian Orlishausen, baryton (Peter); Michael Gniffke, ténor (Christobald); Peter Kirk, ténor (Fünckchen); Romanas Kudriašovas, baryton ( Strahlbusch) ; Barnaby Rea, basse (Ratzekahl) ; Kwang Soun Kim, basse (Le Prêtre); Paul-Henry Villa, basse (Le Meunier) ; Antoine Saint-Espes, baryton (Anselme) ; Didier Roussel, ténor (Un Laquais). Choeur (chef de choeur : Benedikt Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Bernard Kontarsky

Un triple choc musical, interprétatif et scénique : en inscrivant au programme de son festival « Secrets de famille » la création française de Irrelohe, l’Opéra de Lyon remet les pendules de l’histoire de la musique à l’heure.

Schreker, résume Alain Perroux dans le programme de salle, fit partie de la charrette des compositeurs (Zemlinsky, Korngold…) mis sur le bord du chemin d’une avant-garde musicale montante tentée par l’exploration des confins. Son langage wagnéro-straussien, aussi inspiré fût-il, pesa peu en regard des aspirations atonales en cours. Le coup de grâce asséné par le fascisme hitlérien (Entartete Musik/musique dégénérée) acheva de miner la carrière musicale (un énorme succès avait salué son deuxième opéra Der Ferne Klang en 1912) et pédagogique (il fut directeur du Conservatoire de Berlin de 1920 à 1932) de . L’indifférence quasi-générale dans laquelle il meurt en 1934 à 55 ans n’a d’égale que l’enthousiasme général qui, aujourd’hui, salue longuement la stupéfiante nouvelle production du sixième de ses neuf opéras. A présent que l’on en sait davantage sur la sorte d’impasse dans laquelle s’était engouffré le courant majoritaire qui eut pignon sur rue des décennies durant, on se réjouit d’un tardif (un siècle !) mais juste retour des choses qui permet de retrouver, sur le chemin, les œuvres injustement bannies.

Irrelohe (du nom d’une petite gare où Schreker avait fait halte) raconte la fin d’une malédiction, celle condamnant à une mort prématurée chacun des membres d’une lignée de seigneurs-violeurs. Dernier rameau des branches de ce désolant arbre généalogique, Heinrich découvre à la fin d’Irrelohe que le viol de l’aubergiste Lola par son propre père, avait donné naissance à Peter. Heinrich et Peter sont donc demi-frères : deuxième secret de famille, après celui de Rigoletto, du festival 2021-2022. Un secret révélé par Christobald, ex-amant délaissé de Lola, et bien décidé à se venger. Plutôt que la fin heureuse prévue par Schreker (mettre un terme à la malédiction), la production lyonnaise opte pour la déflagration pour tous (mettre le feu) : Peter meurt sous les coups d’Heinrich qui, comme dans Le Trouvère, ne sait pas qu’il vient d’occire son demi-frère ; Eva, dévastée entre les deux garçons qu’elle aimait, décide de se suicider ; Heinrich n’a plus qu’à contempler dans le lointain, enflammé par Christobald et ses sbires, le château maudit qui toisait de sa noire silhouette la campagne d’Irrelohe où, depuis des générations, les seigneurs avaient coutume de traquer leurs proies.

a vraiment été inspiré par ce scénario écrit en trois jours par le compositeur lui-même, comme par l’incandescence de cette partition qu’Otto Klemperer créa en 1924 à Cologne. 1924, le cinéma balbutiait. Irrelohe sera donc le titre d’un film muet, dont les cartons s’inscrivent dans un décor qui appelle les références. Comme dans un film d’Ed Wood, la brume rôde dans la forêt calcinée abritant l’auberge de Lola. Surplombant ce paysage de film de vampires, la maquette lointaine d’un manoir évoque la première version du Walhalla de Chéreau en 1976 à Bayreuth. Le deuxième acte nous fait pénétrer à la suite de l’héroïne dans ce lieu de terreur, dont l’immense verrière projette l’historique d’un spectral portrait de famille aux yeux vides. Comme chez Wagner, ce Walhalla schrekerien s’embrasera au cours d’un de ces intenses moments qu’on ne trouve qu’à l’opéra, moments où l’équipe technique au grand complet se joint à l’extase auditive et visuelle : les flammes s’étendent au paysage alentour. Un sublime crescendo musical et visuel pour cette production, d’ores et déjà une des plus marquantes de la saison.

Avoir remis la partition d’Irrelohe, bien sûr tout sauf « dégénérée », aux bons soins de est la première bonne idée de l’Opéra de Lyon. Une lecture totalement lyrique bien que dénuée de tout sentimentalisme. Le fracas des timbales initial impose l’œuvre d’emblée, introduisant aussi ce qui va être, deux heures durant, une véritable leçon d’orchestre, aussi bien en terme de dosage des pupitres qu’en gestion des différents climats créés par cette partition haute en couleurs. Kontarsky applique la science analytique conquise au cours d’une vie de fréquentation des partitions contemporaines que, de Berg à Dusapin, il a dirigées, sur le romantisme ruisselant de Schreker.

Un vivier de chanteurs ad hoc est la condition sine qua non de la possibilité d’une telle résurrection, le gabarit vocal exigé étant celui des Wagner et des Strauss. , dans le rôle secondaire mais essentiel de la Vieille Lola, passe le solide flambeau de ses Kundry et de ses Clytemnestre à la nouvelle génération. , Eva passionnelle, incandescente, aux moyens sidérants prend progressivement le dessus dans une action qui la mène à un suicide digne des grands finales straussiens. Bösch met en scène comme la danse de mort d’Elektra les ultimes interventions désespérées de (Paul), jeune baryton bouleversant engagé dans un duel à mort avec le ténor flamboyant de (Heinrich). Autre ténor percutant, incarne Christobald, le tireur de ficelles vengeur de cette histoire de fantômes. Belle présence scénique et vocale de , Romanas Kudriašovas, , trio de sbires prêt à toutes les exactions au sein d’une bande de comprimarii et d’un chœur irréprochables.

Cette « belle collaboration entre un homme de quarante ans () et un génie de 82 ans () » ainsi que la qualifie le metteur en scène, réserve une ultime surprise : avant que ne se tarisse enfin le geyser musical, les séides de Christobald brandissent leur briquet face public, tandis que le film muet se clôt sur le pied-de-nez d’une dernière image montrant la prochaine victime du trio pyromane : un temple culturel dont la renommée a franchi depuis belle lurette les limites de la Cité des Gaules, et dont l’identité ne pourra être obtenue qu’auprès des spectateurs comblés d’Irrelohe.

Crédits photographiques: © Stofleth

Mis à jour le 11/04/2022 à 20h58

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Lyon. Opera. 2-IV-2022. Franz Schreker (1878-1934) : Irrelohe, opéra en trois actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : David Bösch. Décors et vidéo : Falko Herold. Costumes : Moana Stemberger. Lumières : Michael Bauer. Avec : Tobias Hächler ténor (Le Comte Heinrich); Piotr Micinski, basse (Le Forestier); Ambur Braid, soprano (Eva) ; Lioba Braun, mezzo-soprano (La Vieille Lola); Julian Orlishausen, baryton (Peter); Michael Gniffke, ténor (Christobald); Peter Kirk, ténor (Fünckchen); Romanas Kudriašovas, baryton ( Strahlbusch) ; Barnaby Rea, basse (Ratzekahl) ; Kwang Soun Kim, basse (Le Prêtre); Paul-Henry Villa, basse (Le Meunier) ; Antoine Saint-Espes, baryton (Anselme) ; Didier Roussel, ténor (Un Laquais). Choeur (chef de choeur : Benedikt Kearns) et Orchestre de l’Opéra de Lyon, direction musicale : Bernard Kontarsky

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