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Les gloires amères de Weill et de Chostakovich magnifiées par Lahav Shani et le Philharmonique de Rotterdam

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Kurt Weill (1900-1950) : Symphonie n° 2 “Fantaisie symphonique”. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 5 op. 47. Orchestre philharmonique de Rotterdam, direction : Lahav Shani. 1 CD Warner Classics. Enregistré au Palais des concerts de Doelen, à Rotterdam, entre octobre 2017 et juillet 2018 (Weill) et septembre 2018 (Chostakovitch). Notice en anglais, français et allemand. Durée : 77:02

 

Les Clefs du mois

Depuis 2018, dirige l’Orchestre philharmonique Rotterdam. Son contrat s’achève à la fin de la saison 2025-2026. Il faut espérer que le jeune chef d’orchestre nous offre des enregistrements d’une valeur comparable à celui-ci. Quelle réussite ! 

Le Philharmonique de Rotterdam a régulièrement programmé l’œuvre de Chostakovitch sous les baguettes de chefs invités comme Gennadi Rojdestvenski ou bien Valery Gergiev qui en fut l’un des directeurs musicaux. Cette version séduit d’emblée par la prise de son, à la fois précise et chaleureuse qui met en valeur les respirations entre les pupitres et plus particulièrement, la qualité des pianissimi d’une grande délicatesse. Les instruments “chantent” jusque dans des basses – il s’agit de la captation de deux concerts – aussi nettes que justes. Dans la Symphonie n° 5 de Chostakovitch l’expression de la solitude, véritable confession de la douleur dans le cas présent, magnifie ce premier mouvement, mélange de grandeur et d’ironie, d’abattement et de marche militaire. L’équilibre est parfait entre les deux thèmes : on y célèbre la valeur épique et messianique de la société soviétique et derrière cette façade, se révèlent progressivement, la peur et le désespoir. L’Allegretto est d’une verdeur toute mahlérienne, porté par des vents excellents (avec une “prime” pour les bassons). La durée du Largo est l’une des plus remarquables (16 minutes) de toute la discographie, ce qui en dit beaucoup quant à la concentration de l’orchestre capable de préserver la densité de longues phrases. obtient un vibrato naturel, conduisant les cordes, dans les dernières mesures, jusqu’à un effacement sonore, dans une sorte de brume inquiétante. La clarté s’impose dans le finale, joué “tête haute”, sans outrance, associant l’épopée et la messe des morts! L’écriture pressant déjà le triomphalisme amer de la Symphonie n° 10. La vitalité du rythme tient autant de la fête populaire que de l’acte de contrition. Nous sommes en concert et une écoute en aveugle de cette version, aux côtés de celles d’Ancerl, Kondrachine, Mravinski, Sanderling, Haitink, Bernstein, Jansons et de quelques autres références serait fort instructive.

Achevée à Paris en 1934, la Symphonie n° 2 de Weill fut une commande de Winnaretta Singer, princesse de Polignac. La création eut lieu au Concertgebouw d’Amsterdam, sous la baguette de Bruno Walter. L’œuvre du compositeur de L’Opéra de Quat’sous, de Mahagonny, des Sept Péchés capitaux, nait durant son exil entre les deux continents, l’Europe et l’Amérique. L’ami du dramaturge Bertolt Brecht, qui a fui l’Allemagne nazie, va bientôt s’établir aux États-Unis. La violence expressive de la partition évoque non point un triomphalisme de façade comme chez Chostakovitch, mais une sentiment de fuite. Les violents accords interrogatifs aux cordes ouvrent le premier mouvement de la symphonie. La trompette suggère quelques réminiscences de la Symphonie n° 5 de Mahler. Une marche à l’allure tragique prend forme. Lahav Shani joue parfaitement des rebonds rythmiques, avec une vivacité pointilliste. Le caractère chambriste de l’œuvre est privilégié, peut-être au détriment du sarcasme et de la révolte, à l’instar de l’Allegro collerico de la Symphonie n° 2 de Nielsen. Les ombres viennoises du Largo, une marche funèbre plus proche de l’esprit de Schulhoff oppose le chant du violoncelle à l’incantation des cuivres et notamment de l’excellent trombone solo. Le chef plante un décor propice à créer un sentiment de malaise. La texture demeure encore mahlérienne (Nachtstücke de la Symphonie n° 7) et si Jansons, avec le Philharmonique de Berlin, en restituait les tensions dans la masse sonore, Lahav Shani joue davantage d’une superposition de timbres avec un orchestre engagé sur chaque phrase. La saltarelle qui introduit le finale, fait danser l’orchestre. Elle rend un hommage lointain à la brillance de la Symphonie “Italienne” de Mendelssohn. Pourtant, la partition de Weill ne peut dissimuler les conflits et la rage qui débordent de chaque pupitre. La conclusion est portée par un élan triomphal, alors que le public perçoit clairement que le combat demeure inachevé. Cette nouvelle version surpasse celles de Bertini, Nagano, De Waart, Beaumont, entre autres, mais aussi de Jansons avec Berlin. Voici donc une référence et c’est peu dire le niveau d’un tel témoignage et de l’attention que suscite, à juste titre, ce jeune chef d’orchestre.

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Kurt Weill (1900-1950) : Symphonie n° 2 “Fantaisie symphonique”. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n° 5 op. 47. Orchestre philharmonique de Rotterdam, direction : Lahav Shani. 1 CD Warner Classics. Enregistré au Palais des concerts de Doelen, à Rotterdam, entre octobre 2017 et juillet 2018 (Weill) et septembre 2018 (Chostakovitch). Notice en anglais, français et allemand. Durée : 77:02

 
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