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A Nice, Macbeth 1865 dans l’enfer de 14-18

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Nice. Opéra. 24-V-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en 4 actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Mise en scène et lumières : Daniel Benoin. Décors : Jean-Pierre Laporte. Costumes : Nathalie Bérard-Benoin. Vidéo : Paulo Correia. Avec : Dalibor Jenis, baryton (Macbeth) ; Giacomo Prestia, basse (Banquo) ; Silvia Dalla Benetta, soprano (Lady Macbeth) ; Marta Mari, soprano (une Servante) ; Samuele Simoncini, ténor (Macduff) ; David Astorga, ténor (Malcolm) ; Geoffroy Buffière, basse (un Médecin) ; Stéphane Marianetti, baryton (un Domestique / un Assassin) ; Ioan Hotensche, basse (Première apparition / un Messager) ; Cassandre Jean, soprano (Deuxième apparition) ; Paul Bednarzcik, membre du Chœur d’enfants de l’Opéra de Nice (Troisième apparition). Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini) et Orchestre Philharmonique de Nice, direction musicale : Daniele Callegari

Ils sont rares, les Macbeth intégraux. milite avec bonheur pour la version avec ballet que Verdi, toujours bien inspiré par la France, avait révisé pour Paris en 1865.

De plus en plus présent sur les scènes lyriques, l’opéra de jeunesse de Verdi est en train de se hisser au côté des plus grandes réussites du compositeur italien. Tout y fonctionne : le livret, bien sûr, inspiré de Shakespeare ; la constance de l’inspiration musicale (un des plus beaux thèmes du compositeur s’y trouve dès le Prélude) ; les fins d’actes galvanisantes. En début de saison, Dijon avait réussi son Macbeth avec Nicola Raab, en fin de saison Nice réussit le sien avec .

Le directeur du Théâtre Anthéa d’Antibes plonge l’infernal rôle-titre dans l’enfer de 14-18, ce temps funeste où, délaissées une fois encore par les hommes partis s’adonner à leur passe-temps favori, les femmes ont été, dans les champs comme dans les villes, aux commandes de l’économie. La donne change : le pouvoir devient féminin. Une intéressante façon d’expliquer l’invraisemblable entregent sur tous de Lady Macbeth, ici seule aux commandes de l’entreprise sidérurgique que lui a laissée son mari. Les hommes revenus vont devoir procéder à une reconquête imprévue. C’est donc comme les cigarières de Carmen qu’en sorcières d’un nouveau genre, Daniel Bernoin les fait sortir de l’usine des Macbeth.

Tout se joue, parfois sous une pluie fine (d’Ecosse ?), dans deux superbes décors : celui, montant jusqu’aux cintres, d’une cour d’usine cadrée entre deux corons, et dont la lourde porte métallique coulisse sur des coulées de métal en fusion ; l’autre, plus cinémascopique, d’un intérieur Art nouveau où la chère (longue table de salle à manger) voisinant avec la chair (plantureux lit) voit son élégance contraindre quelque peu la fonctionnalité de l’espace comme la vraisemblance de la dramaturgie. Tous les meurtres sont perpétrés là, entre la table et le lit de la patronne. La forêt de Birnam n’avancera que dans la tête de Macbeth. La vidéo de Paulo Correia, composante majeure du spectacle, après avoir planté le décor en incrustant les personnages shakespeariens dans les images d’archives des tranchées de 14-18, donne sa pleine mesure dans les moments d’hallucination : des poignards coulissent en delirium tremens le long des murs, les sorcières se transforment en papier peint, la lignée de Banco enfle jusqu’à l’épouvante… Dommage que, face à une telle ambition visuelle autant que narrative, la direction d’acteurs flotte par endroit : le tomber de fusils des hommes devant les sorcières-femen seins nus… le meurtre un peu ridicule de Banco lorsque ce dernier cache très maladroitement son fils sous un drap avant de hurler sa terreur d’être occis par des sicaires arrivés trop tard… la dernière image (le cadavre de Macbeth éjecté de la table mortuaire d’un revers de talon, exactement de la même façon que l’avait été celui de Duncan à la fin de l’Acte I par le même Macbeth) dont la grande force est aussitôt contredite par un manque de coordination entre jeu d’orgues et tomber de rideau.

Indiscutable, en revanche, le bonheur de pouvoir profiter pleinement de l’inspiration remarquable du ballet composé par Verdi dix-huit ans après la création de Macbeth à Florence. a joué le jeu que l’on imagine proposé par , à en croire la vibrante déclaration d’amour au respect des partitions que ce dernier fait dans le programme. C’est au spécialiste verdien qu’il est (21 Verdi à son actif) qu’il faudrait confier Les Troyens, lui qui professe longuement dans le programme sa haine de toute coupure ! La version de 1865, avec ses dix minutes supplémentaires de ballet rend ses justes proportions à l’Acte III. Une lecture à l’eau forte, bien suivie par l’Orchestre Philharmonique de Nice et par le chœur maison, malgré quelques légers décalages au cours d’une soirée de plus de trois heures (deux entractes!) et malgré un pupitre de soprani dont la vaillance aiguë (limitée dans le finale du I) mériterait une étoffe supplémentaire surtout quand le chœur fait jeu égal avec les protagonistes.

« Je voudrais que la voix de Lady contienne du diabolique », réclamait Verdi tandis qu’on lui proposait la Tadolini à Naples. Un blanc-seing pour les cantatrices, autorisées à se permettre beaucoup dans un rôle dont les quatre airs, tous magnifiques, et aux caractères si différemment trempés, sont néanmoins attendus avec fébrilité. ose donc. La voix n’étant pas toujours homogène, un brin confidentielle dans le grave, sa Lady passe de la marâtre à la petite fille : une Lady imprévisible et donc bien flippante. Le Brindisi est le plus instable, les trois autres airs étant plutôt bien gérés, notamment Una macchia, conclu comme il convient mais sans s’attarder. fluctue de l’engorgement dans la confidence à l’éclat souverain partout ailleurs. Son air unique, sobrement exécuté, n’use pas d’effet compassionnels. impose la présence de Macduff dès les ensembles les plus puissants, donne toute sa mesure dans le solo périlleux de l’Acte IV et duettise avec panache en compagnie du Malcolm de , lui aussi bien décidé à se faire entendre malgré l’exigeante brièveté de son rôle. Le Banco de sonne quelque peu étouffé, malgré l’émotion palpable que l’artiste lui confère. s’acquitte bien de la passagère Servante et plus encore effeuillé par Lady Macbeth qui, en fin de parcours, prend le disciple d’Hippocrate pour son époux. C’est une des nombreuses judicieuses idées de ce Macbeth qui aura déclenché du balcon, à l’issue d’une tétanisante exécution de Patria oppressa (l’autre Va, pensiero de Verdi), un vibrant : Viva Verdi !

Crédits photographiques : © Dominique Jaussein

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Nice. Opéra. 24-V-2022. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en 4 actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Mise en scène et lumières : Daniel Benoin. Décors : Jean-Pierre Laporte. Costumes : Nathalie Bérard-Benoin. Vidéo : Paulo Correia. Avec : Dalibor Jenis, baryton (Macbeth) ; Giacomo Prestia, basse (Banquo) ; Silvia Dalla Benetta, soprano (Lady Macbeth) ; Marta Mari, soprano (une Servante) ; Samuele Simoncini, ténor (Macduff) ; David Astorga, ténor (Malcolm) ; Geoffroy Buffière, basse (un Médecin) ; Stéphane Marianetti, baryton (un Domestique / un Assassin) ; Ioan Hotensche, basse (Première apparition / un Messager) ; Cassandre Jean, soprano (Deuxième apparition) ; Paul Bednarzcik, membre du Chœur d’enfants de l’Opéra de Nice (Troisième apparition). Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini) et Orchestre Philharmonique de Nice, direction musicale : Daniele Callegari

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