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Macbeth à Dijon : du très intime au très politique

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Dijon. Auditorium. 7-11-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en 4 actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Mise en scène : Nicola Raab. Décors et costumes : Ashley Martin-Davis. Lumière : Andrew May. Avec : Stephen Gaertner, baryton (Macbeth) ; Dario Russo, basse (Banquo) ; Alexandre Zabala, soprano (Lady Macbeth) ; Elodie Hache, soprano (Suivante de Lady Macbeth) ; Carlo Allemano, ténor (Macduff) ; Yoann Le Lan, ténor (Malcolm) ; Jonas Yajure, baryton (Médecin/Serviteur) ; Zakaria El Bahri, basse (un Assassin/ un Héraut) ; Francis Perdreau, Première apparition ; Anna Piroli, soprano (Deuxième apparition) ; Céleste Forel, Troisième apparition. Choeur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Anass Ismat) et Orchestre Dijon Bourgogne, direction musicale : Sebastiano Rolli

Macbeth devait clore, avec L’Affaire Makropoulos, la dernière saison de Laurent Joyeux. Il ouvre avec éclat la première de à la tête de l’institution dijonnaise.


Ce premier titre de la saison 2021/2022 de l’Opéra de Dijon salue d’abord la prestation d’un plateau de choix galvanisé par un Orchestre Dijon Bourgogne haut en couleurs. Sombre et puissante, visant crescendo un impressionnant finale, la direction de propulse le premier chef-d’œuvre du jeune Verdi (donné ici en italien dans la version remaniée de Paris de 1865 mais sans les huit très belles minutes du Ballet) au côté des opéras de la maturité. Le dosage de la percussion des premiers accords concluant la première partie du Prélude, avant qu’elle ne laisse place à un des plus beaux thèmes de Verdi, donne le ton d’une démarche soucieuse de laver de tout soupçon de pompiérisme les passages les plus « militaires » d’une partition qui ressort de la fosse adoubée d’un brevet de modernité assez suffocant (la fugue finale stupéfie comme jamais).

La mise en scène de fait forte impression, qui militarise de nos jours un scénario, de Shakespeare à aujourd’hui, éternel : des effets délétères du pouvoir militaire subordonné à une psyché intime problématique. Pour la jeune metteuse en scène, le putsch des Macbeth est d’autant plus sanglant que, ne pouvant avoir d’enfant, ils tuent à loisir ceux des autres. Macbeth finit seul sous la froide frappe chirurgicale d’un drone, avant que le très vindicatif Malcolm ne vienne peut-être à son tour perpétuer la terreur militaire. Fonctionne parfaitement la transposition choisie de la cotte de maille vers le treillis dans ce drame sous testostérone pour tous (même Lady M passe du pyjama de soie au costume de para) dont l’effroi répétitif parle à notre époque comme à toutes.

À la noirceur des personnages répond la blancheur du superbe décor cinémascopique d’Ashley Martin-Davis, deux pièces emblématiques des enjeux : une longue salle conviviale, une chambre. D’abord siamois, les deux espaces, clos par de grandes baies vitrées coulissantes, se désolidarisent, disparaissent, pivotent, se métamorphosent (la chambre se tapisse de miroirs pour les visions du III), et remplissent parfaitement le cahier des charges des quatre fois trois tableaux imaginés par Verdi. Silencieuse et jamais perdue dans l’immense espace offert par l’Auditorium, cette scénographie attentive à la projection des voix culmine au finale lorsqu’elle vide le plateau pour passer le relais à la vidéo d’une Forêt de Birnam avançant comme le livret le commande.

Au-delà de cette réussite esthétique, le geste de , convaincant dans sa conception, fourmille de bonnes idées dans sa réalisation : l’utilisation du chœur pour faire apparaître Banquo et son fils seuls en forêt, le très signifiant sang menstruel que s’empêche de laisser filtrer Lady M sur Una macchia. Il accuse également çà et là quelques limites. Les ombres chinoises sont parcimonieuses et désordonnées, les enchaînements pas toujours fluides. La direction d’acteurs flotte sur les visions dénudées du III, la gaucherie de l’enfant jouant Fléance (le fils de Banquo), mais aussi sur celle du héros éponyme.

et endossent la tunique de Nessus des deux monstres. Le premier, comme sous la coupe de sa partenaire, donne le meilleur une fois cette dernière occise : Pietà, Rispetto, Onore expose enfin le timbre idéalement verdien du baryton qui sait actionner, sur les dernières mesures, curseur émotionnel et applaudimètre pour un numéro pourtant moins inspiré que le sublime Una macchia de Lady Macbeth. Accueillie quant à elle avec recueillement, cette page sublime parachève en beauté ( y atteint facilement sans trop s’y attarder le très attendu contre-ré bémol) le superbe quatuor de soli composés par Verdi pour sa terrible héroïne. La soprano fait montre de son tempérament dans ces airs si différents les uns des autres, comme de possibilités qu’elle n’hésite pas à brider afin de satisfaire le compositeur qui souhaitait pour sa Lady une voix « âpre, étouffée, sombre. »

Même sur le plan de la distribution, les époux diaboliques font le vide autour d’eux, leurs partenaires n’héritant que de rôles très secondaires. Hormis le Macduff de duquel il sera permis de moyennement goûter, non le vibrant engagement, mais certain épaississement du timbre, ils sont remarquablement tenus, notamment le sombre Banquo de et, à l’opposé, le Malcolm percutant de (repéré dans le récent Werther montpelliérain, un jeune chanteur à suivre). Élodie Hache (la suivante de Lady M) et (son médecin) sont l’un et l’autre de probes comprimarii.

Verdi voyait les sorcières en troisième personnages de l’opéra. Toutes en blanc également, elles sont formidablement campées par les les femmes du Chœur de l’Opéra de Dijon, aussi en forme que les hommes qui viendront les rejoindre. Toutes et tous sont d’une présence vocale hallucinante, faisant au passage de Patria oppressa l’hymne désespéré de la migration sous dictature, et de Macbeth, Macbeth ov’è, hurlé face public, un très grand moment d’opéra.

À l’issue de cette troisième représentation, accueillie triomphalement, plus d’un spectateur semble s’accorder à ces quelques mots écrits par Verdi quant à cet opéra de jeunesse coincé entre les plus discutables Attila et I Masnadieri : « Voici ce Macbeth que j’aime plus que tous mes autres opéras. »

Crédits photographiques: © Mirco Magliocca

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Dijon. Auditorium. 7-11-2021. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, opéra en 4 actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Shakespeare. Mise en scène : Nicola Raab. Décors et costumes : Ashley Martin-Davis. Lumière : Andrew May. Avec : Stephen Gaertner, baryton (Macbeth) ; Dario Russo, basse (Banquo) ; Alexandre Zabala, soprano (Lady Macbeth) ; Elodie Hache, soprano (Suivante de Lady Macbeth) ; Carlo Allemano, ténor (Macduff) ; Yoann Le Lan, ténor (Malcolm) ; Jonas Yajure, baryton (Médecin/Serviteur) ; Zakaria El Bahri, basse (un Assassin/ un Héraut) ; Francis Perdreau, Première apparition ; Anna Piroli, soprano (Deuxième apparition) ; Céleste Forel, Troisième apparition. Choeur de l’Opéra de Dijon (chef de chœur : Anass Ismat) et Orchestre Dijon Bourgogne, direction musicale : Sebastiano Rolli

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