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Des sons qui rayonnent à Manifeste

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Paris. Cité de la Musique. Festival Manifeste. 8-VI-2022. Philippe Manoury (né en 1952) : Ring pour grand orchestre ; Misato Mochizuki (née en 1969) : Intrusions pour orchestre et électronique (CM) ; Marco Stroppa (né en 1959) : Come Play With Me, pour électronique solo et orchestre. Orchestre de Paris ; Carlo Laurenzi, Robin Meier, électronique Ircam ; Clément Cerles, diffusion sonore Ircam ; direction : Lin Liao

Briser les hiérarchies de l’orchestre et renouveler ses configurations, telle est la recherche qui anime dans Ring, premier maillon de sa Trilogie Köln, qui fait l’ouverture de . La soirée met à l’honneur cet Ircamien de la première heure, dont le festival fête les soixante-dix ans, au sein d’un programme où s’affichent également les œuvres de et .

La cheffe taïwanaise est à la tête de l’ qui, une fois n’est pas coutume, a investi l’espace de la Cité de la Musique dans un concert qui réserve plus d’une surprise. L’orchestre au grand complet (vents par quatre) est en effet scindé en cinq grands ensembles hétérogènes (cordes, vents et percussions mêlés). Installés sur le plateau et à l’étage, les instrumentistes encerclent le public (Ring veut dire anneau en allemand), pour en finir avec l’écoute frontale et le geste univoque du chef, dit en substance le compositeur. Ainsi les instrumentistes ont-ils commencé à jouer avant l’arrivée de , amorçant une improvisation collective de plus en plus nourrie, qui ne va pas sans une écoute mutuelle. L’estrade ayant été supprimée, la cheffe monte discrètement sur le podium pour prendre en main la direction, sans exiger pour autant le silence. Ring est en effet un long continuum sonore (près de cinquante minutes) où Manoury tente de transférer au sein de l’écriture orchestrale les comportements de l’électronique dont il est le chantre virtuose : trace du son, amplification, réverbération, hybridation, mouvement du son dans l’espace sont autant d’effets spéciaux dévolus aux seuls instruments parmi lesquels le piano-résonance, les percussions scintillantes, les steel-drums et gongs profonds, le souffle des vents (nappes de bruit blanc) sont les plus actifs. Plus qu’un discours musical, ce sont des images sonores, leur projection et leur transformation dans l’espace-temps que le compositeur élabore, invitant l’auditeur à une écoute immersive particulièrement confortable dans la Salle des concerts.

La dernière partie modifie cependant l’écoute, où les cordes mises en valeur et modulées par leur environnement sonore, semblent rejouer le Prélude de Parsifal (on sait l’admiration de Manoury pour Wagner !) comme dans un rêve, telle une anamorphose de la page orchestrale, avant le filtrage progressif des sonorités et l’apparition de sonnailles qui prolongent le rêve et ponctuent les dernières minutes de cette cérémonie imaginaire.

La manière dont Lin Liao coordonne les ensembles instrumentaux et règle les équilibres tient du tour de force (des écrans sans doute relaient son geste). Quant aux membres de l’, accueillant ce soir dans leurs rangs des musiciens ukrainiens, ils confèrent au Ring de Manoury, entre sonorités rutilantes et énergie dépensée sans compter, une somptuosité inédite.

Active sur la scène internationale, la compositrice japonaise enseigne aujourd’hui la composition à l’Université des Arts de Tokyo. Elle est cette année compositrice invitée à l’Académie de .

Créée en 2021 à Donaueschingen, Intrusions connaît une nouvelle version dont le festival Manifeste a ce soir la primeur. L’orchestre s’est considérablement réduit (vents par 2), ramassé cette fois sur le plateau et en dialogue avec l’électronique. Intrusions est une œuvre mixte qui interroge, un va-et-vient entre le dehors et le dedans qui fonde les relations entre l’orchestre et la partie électronique (bande-son préenregistrée). Suggérant le plein air, les instruments de l’orchestre rentrent progressivement dans l’aire de jeu, accueillant les sons électroniques (appels d’oiseaux, bruits de la forêt) dans un espace qui tend vers la saturation. Un joyeux charivari fonctionne sur des motifs en boucles, zébré de fulgurances lumineuses. Les cris d’oiseaux sont relayés par ceux d’animaux plus bruyants, salves de cuivres (tuba Wagner, trombone, tuba) et autres manifestations musclées gagnant des régions plus sombres. L’électronique intervient plusieurs fois seule, brouillant les pistes avec l’apparition de voix mystérieuses, avant que l’orchestre ne ramène la densité des textures. La pièce, dont on a perdu en route le fil conducteur, s’achève de manière énigmatique sur un maelström sonore dominé par les éclats de la trompette.

De , Come Play With Me, donnée en création dans sa nouvelle version, termine le concert. L’œuvre est sous-titrée « Chant d’amour et de souffrance pour une utopie déchue ». Descend des cintres, comme une divinité dans les machineries baroques, le soliste atypique de ce concerto, un Totem électronique que le compositeur a lui-même conçu, il y a quelques années de cela, dans les studios de l’ et qui vient se placer sur le devant de la scène, au côté de Lin Liao : « Mon soliste n’est pas un instrument, mais un être polymorphique représentant des archétypes de solistes du répertoire du concerto », nous informe Stroppa. Le Totem est une colonne de sept haut-parleurs empilés les uns sur les autres et orientés dans des directions différentes pour assurer un rayonnement à 360 degrés. Comme tous les concertos de Stroppa, le titre Come Play With Me est tiré d’un poème de William Butler Yeats sur lequel le compositeur prélève quatorze mots (le sujet porte sur la défense de la nature) qui structurent le parcours musical et sont autant de comportements sonores au sein d’une forme globale scindée en trois mouvements. C’est le Totem qui débute (on l’entendra plusieurs fois « a cappella »), dessinant dans l’espace ses fantasmagories sonores – la bande-son est préenregistrée – avant d’être rejoint par l’orchestre. On est d’emblée séduit par la virtuosité de l’écriture et la finesse avec laquelle s’enlacent et fusionnent les deux sources sonores, dans une recherche de l’inouï toujours au centre du travail du compositeur. La ciselure des corps sonores le dispute à l’étrange beauté des figures et la jouissance d’une écoute captée par les merveilles de ce kaléidoscope musical dont l’Orchestre de Paris, sous le geste galvanisant de Lin Liao, détaille toutes les facettes. Comme l’humain, l’électronique a aussi ses failles… elles gâchent un rien la cadence finale du Totem sans altérer pour autant la tenue de cette pièce hors norme, inaugurant un concerto d’un autre type.

Crédit photographique : © Bertrand Desprez

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