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Rencontre de l’architecture et des musiques sacrées du monde au Festival de Fès

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Maroc – Fès. 09/12-VI-2022. Festival des Musiques Sacrées du monde. Divers ensembles du monde entier, et œuvres de musiques sacrées et traditionnelles de plus de 15 pays différents. Bruno Messina, direction artistique

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    Après deux ans d’interruption, le a réinvesti la capitale spirituelle du Maroc, rassemblant des artistes venus de partout représenter les cinq grandes religions du monde, dans leurs expressions musicales, mais aussi architecturales. Cette 26ᵉ édition était la première de , son nouveau directeur artistique. 

    Nommé directeur artistique en 2019, fort de son expérience et de son talent de programmateur à la tête du Festival Berlioz et du Festival Messiaen, , fils d’une mère andalouse native de Casablanca et d’un père sicilien de Tunis, a également des liens forts avec le pays.

    C’est un tour de force. Fin février, l’incertitude liée au contexte pandémique paralysait encore tout au Maroc, et le Festival de Fès attendait (im)patiemment l’heure de ses retrouvailles avec son public et avec les nombreux artistes qui y convergent de tous horizons. Et puis l’éclaircie : la levée des contraintes sanitaires et la réouverture des frontières et des voies aériennes, ont permis aux organisateurs de relever ce défi fou de monter en trois mois cette manifestation internationale, rassemblant 120 musiciens provenant de plus de 15 pays.

    Façonné par son identité plurielle, riche de la diversité de son patrimoine culturel, le Maroc, « l’un des plus vieux royaumes du monde » comme aime le souligner Abderrafia Zouitene, le Président de la Fondation Esprit de Fès, qui porte le festival, est attaché à ses valeurs de tolérance, de paix et d’ouverture. Sous le Haut-patronage du roi Mohammed VI, le festival se veut imprégné de cet esprit fédérateur, reconnu par l’UNESCO qui a consacré en 2018 un partenariat avec la Fondation. La thématique choisie cette année sous l’intitulé « L’architecture et le sacré », développée lors du forum qui lui a été consacré, a placé sous un angle particulièrement ouvert et riche la programmation dans son ensemble, mettant en lumière les liens étroits entre l’architecture et la musique, « la musique inscrivant dans le temps ce que l’architecture inscrit dans l’espace », nous dit dans son édito Bruno Messina. Elle a parcouru des siècles d’histoire et la planète entière, traçant des ponts entre la matérialité du patrimoine bâti depuis l’antiquité et celui musical tout aussi ancestral, révélant leur dimension immatérielle, spirituelle, proportion, géométrie, harmonie, ornement au service de l’esthétique et de l’élévation de l’esprit étant leurs dénominateurs communs.

    C’est dans le cœur de cette ville fondée au huitième siècle par Idris 1er, qui recèle nombre de trésors derrière ses remparts et à l’ombre de sa médina – mosquées, médersas, ryads, palais, synagogues… incrustés comme des joyaux dans les espaces où se déroule la vie quotidienne – qu’a lieu le festival. Fassi ou voyageur, marocain ou étranger, le festivalier est convié dans quatre de ses endroits emblématiques. S’il fait le choix de l’immersion dans les treize évènements proposés en quatre jours, c’est un voyage de l’Afrique du Nord à l’Asie Centrale et un véritable parcours initiatique qui l’attend. 

    Noces sacrées de l’architecture et de la musique à Bab Al Makina

    Le premier temps fort du festival est à Bab Al Makina, porte monumentale bâtie en 1886 à la jonction de l’ancienne médina et de la ville nouvelle, qui domine une immense place cernée de murs. A la tombée de la nuit, neuf compagnies sont réunies pour donner un spectacle éclatant et grandiose au pied de la haute muraille, tandis que des images des hauts lieux de la spiritualité dans le monde y sont projetées en un mapping géant conçu par . Chants hébraïques et poésie soufie pour une traversée de l’histoire judéo-arabe et berbère du Maroc, danse verticale sur fond de musique européenne, barde tibétain accompagné de son dranyen (luth) clamant et scandant les Louanges du poète Milarepa, rejoint par le guembri (instrument marocain) d’Aziz Erradi, déserts de l’Himalaya et du Sahara confondus, danse Kathak et chants Qawali de l’Inde, poésie chantée persane, chœur Sama de Fès éblouissent les oreilles autant que les yeux, captivés par les vues de Jérusalem et ses synagogues, de la cathédrale Notre-Dame de Paris, du Taj Mahal et de la grande Mosquée Hassan II de Casablanca. Un vocabulaire de voûtes et de coupoles, de rosaces, de vitraux et de zelliges qui dialogue tout comme ces musiques dans d’harmonieuses et étonnantes correspondances, reliant intimement les expressions les plus éloignées, révélant leurs points de rencontre. 

    Chants juifs à la synagogue Aben Danan

    Moment poignant le lendemain à la synagogue Aben Danan, joyau discret du XIIᵉ siècle niché dans le vieux Fès. Le pianiste et compositeur Michael Lévinas est revenu sur les terres foulées dans son enfance avec son père, accompagné au piano la soprano dans Espenbaum, et Die Schleuse, deux mélodies sur des poèmes de Paul Celan issues de son oratorio la Passion selon Saint-Marc-Une Passion après Auschwitz, et trois autres chants : un lied extrait de la Symphonie n° 1 de Mahler, une chanson yiddish du XIXᵉ siècle, et Kaddish de Ravel. Comment ne pas être ébranlé par la voix de , par les accents de cette musique qui mêle tremblements, cris, plaintes, prières et désespérance… Un concert qui ne laissé ni indifférent, ni indemne ! 

    Au vaste Jardin Jnan Sbil créé au XVIIIᵉ siècle, l’ombre des orangers et des eucalyptus  est précieuse alors que la chaleur est à son comble. Il est dix-sept heures et l’appel à la prière résonne. Le concert peut commencer. Il y en a trois ici : l’ensemble Al Zawya célèbre d’une seule voix la gratitude, l’amour et la paix par les chants spirituels du Sultanat d’Oman. Mêlant tradition et modernité, polyphonies corses et répertoire oriental, l’ensemble propose une rencontre chantée avec le slameur égyptien Abdullah Minlawy, la chanteuse libanaise Fadia Tomb el Hage et le saxophoniste Peter Coser, « embrassant toutes les Méditerranées » dans les langues corse, arabe et syriaque. La de donne quant à elle son magnifique programme « De Fès à Jérusalem » (créé au festival Saint-Denis et à la Cité de la Voix à Vézelay), associant musique classique (de Pierre le Vénérable à Arvo Pärt en passant par Schütz, Rachmaninov…), et chants traditionnels d’Orient : prières, berceuses, danses, chansons d’amour du lointain passé à aujourd’hui, chantées en douze langues. 

    Plus intimiste, le Palais Dar Adiyel construit au début du XVIIIᵉ siècle et abritant aujourd’hui le Conservatoire de musique traditionnelle est un lieu parfait pour écouter, assis sur de grands tapis, la douce voix de la Sénégalaise Senny Camara accompagnée de sa kora. Un moment de grâce, de poésie, de simplicité, à l’écoute de ses chants de guérisons, enveloppants, caressants. Une artiste attachante chantant « Je suis parce que vous êtes »…Plus rugueuses et fortes, les polyphonies sardes chantées par le groupe Tenores Gòine font vibrer le même lieu de leurs captivants chants traditionnels. On y découvre également le muqam, chant accompagné, raffiné et joyeux, né d’une tradition ouïgoure du XVᵉ siècle fortement influencée par l’islam, par l’ensemble Sanyie Ismail venu d’Asie Centrale. 

    Découvert par Bruno Messina alors qu’il se produisait au 100ᵉ anniversaire de la Cathédrale St-Pierre de Rabat, le Chœur de Chambre du Maroc a été créé il y a moins d’un an à Casablanca, à l’initiative de son chef , chanteur formé en France à la maîtrise de Notre-Dame de Paris et auprès des meilleurs musiciens (Nicole Corti, Laurence Équilbey, Hervé Niquet, Philippe Herreweghe ). Composé de 25 chanteurs provenant de divers horizons, marocains mais aussi français et susbsahariens, le chœur propose un ensemble d’œuvres a capella de Brückner, Mendelssohn, ainsi que le Miserere d’Allegri. On peut apprécier la ferveur et mesurer le chemin parcouru par ce chœur encore novice, qui nourrit des projets ambitieux : veut en effet poursuivre le travail vocal amorcé, et aller vers la création d’un « baroque nouveau » avec l’adjonction d’un ensemble instrumental marocain pour l’interprétation des Cantates de Bach et des Motets de Schütz.

    Comme le premier soir, le public afflue à Bab Al Makina, pour entendre à nouveau les Roohani Sisters, venues de l’Inde du Nord, chanter et improviser sur des musiques soufies avec une virtuosité solaire et une passion contagieuse, entraînant dans leur sillage musical une grande voix iranienne, celle d’Ariana Vafadori. Mais c’est avec le bouillonnant , complice du rutilant brass band Haïdouti Orkestar et ses musiciens des quatre coins du monde, que cette grande célébration du sacré trouve toute sa dimension festive. Le festival s’achève dans la tradition arabo-andalouse, en compagnie de l’Orchestre de Fès et des chantres de Meknès tout aussi enjoués. 

    Crédits photographiques : © Zoubir Ali, Omar Chennaf, et Jany Campello

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