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Xenakis et /nu/thing déclenchent une guerre des étoiles dans les sous-sols de l’Ircam

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Paris. Espace de projection de l’Ircam. 21-VI-2022, 19h. « Polytopes / Réouverture de l’Espace de projection ». Iannis Xenakis (1922-2001) : Polytope de Cluny (1972) ; /nu/thing x ExperiensS : Where You There at the Beginning « alla memoria di Carlo Ciceri » (2022). /nu/thing, création musicale et réalisation informatique musicale. ExperiensS, création, ingénierie et programmation lumière. Augustin Muller, conseil informatique musicale Ircam

Attention, événement ! L’ rouvre son Espace de projection avec une œuvre reconstituée et qui fit date dans les années 1970 : Polytope de Cluny d’. Where You There at the Beginning du collectif /nu/thing, seconde bande sonore spatialisée, apparaît comme son double symétrique. Ce soir de 21 juin, Paris est une fête (de la musique) !

Donné jusqu’au début du mois de juillet, le Polytope de Cluny (1972) est sans doute la manifestation phare du Festival ManiFeste 2022. Elle a été soigneusement préparée par une journée d’étude dans les murs de l’ le 11 juin, qui a attiré beaucoup de monde autour de Makis Solomos, enseignant à l’université Paris VIII et musicologue spécialiste de Xenakis ; Pierre Carré, musicien et mathématicien ; Andrea Sarto, compositeur membre de /nu/thing ; et Elsa Kiourtsoglou, de l’université de Thessalie. Le premier a résumé le projet et l’histoire des Polytopes, dont l’étymologie peut signifier « plusieurs lieux », mais ici également « multimédia », la création numérique étant au cœur des préoccupations d’ (1922-2001), lui-même compositeur, architecte et mathématicien. Il y eut ainsi un Polytope de Persépolis et un Polytope de Mycènes avant le Polytope de Cluny, donné à Paris, dans les thermes du même nom, entre 1972 et 1974, et qui draina quelque 200 000 auditeurs-spectateurs. On ne parlait pas encore d’immersion ni de musique granulaire (musique concrète faite de sons très brefs juste sous le seuil de perception). Xenakis est donc un vrai pionnier. Pierre Carré a expliqué le montage artisanal du dispositif du Polytope de Cluny, avec ses centaines de miroirs réglés à la main au millimètre près, et comment, lui et son équipe, reconstituèrent patiemment l’œuvre à partir d’une bande miraculeusement retrouvée et en bon état à la BnF. Elsa Kiourtsoglou est revenu sur les détails scéniques et Andrea Sarto a présenté le collectif dont il est membre ainsi que le long travail en commun qui aboutit au morceau créé ce soir.

Disons-le d’emblée : la vision-audition du Polytope de Cluny (1972), d’une durée de 24 minutes, est une épreuve. D’un seul jet, sans baisse de son – lequel est très fort, avec des figures dessinées par les rayons lasers assez peu variées, voici une œuvre âpre qui évoque irrésistiblement la guerre et ses horreurs. Le public a pu prendre les boules Quies mises à disposition à l’entrée de l’Espace de projection et s’est dirigé dans la pénombre et la fumée jusqu’à une sorte de chaise longue sans pieds où il restera allongé une heure durant, les yeux grands ouverts sur le plafond et les murs animés, assistant ainsi à ce que Xenakis appelait, en sous-titre de la pièce : des « actions de lumière et de son ». Trois couleurs – vert, rouge et bleu – dominent le ballet des trois faisceaux se croisant en tous sens et dessinant le plus souvent des formes triangulaires dans le vide ou des sinusoïdes sur les murs. La lumière émise est réfléchie par trois cents miroirs. D’autres, mobiles, renvoient les rayons de manière arbitraire. Le rythme est saccadé. Le plafond clignote également, ses lumières blanches esquissant des figures géométriques. Quant à la musique, elle est faite de strates, avec un fond continu sur lequel se greffent des animations. Difficile, là encore, de ne pas entendre des bruits de mitraillettes ou, plus loin, les cris d’une humanité en souffrance. Crépitements sonores ou visuels et rais dirigés vers le haut évoquent davantage les bombardements aériens et la DCA que les mathématiques ou la Nature, contrairement à ce dit celui qui devait voir la guerre tous les matins en croisant sa gueule cassée dans le miroir, et qui confesse : « Comme mes sens sont réduits de moitié, c’est comme si je me trouvais dans un puits, et qu’il me fallait appréhender l’extérieur à travers un trou […] J’ai été obligé de réfléchir plus que de sentir. Donc je suis arrivé à des notions beaucoup plus abstraites. » Le Polytope de Cluny reste une œuvre puissante, fébrile, entière et étonnamment moderne. Unique en somme.

Beaucoup plus apaisée, nuancée et inventive est Where You There at the Beginning (2022), pièce de 29 minutes signée du collectif /nu/thing. Elle doit pourtant beaucoup au Polytope de Cluny, dont elle reprend le dispositif technique ainsi que le principe de bande sonore spatialisée avec faisceaux lasers et lumières clignotantes. L’adaptation, l’ingénierie et la programmation lumière ont été confiées au studio ExperiensS. Andrea Sarto nous a appris, le 11, que le nom de son groupe, jeu de mots sur « nothing », tirait son nom, de « nu », début de « nuntius celso veniens Olympo », verset de l’hymne à saint Jean-Baptiste d’où provient l’appellation des notes (« Ut queant laxis, resonare fibris mira gestorum… »). C’est qu’ils sont malicieux, les quatre compositeurs italiens coalisés de /nu/thing, réunissant également Éric Maestri, Andrea Agostini et Daniele Ghisi ! Ils ont voulu faire œuvre commune, non pas en aboutant les compositions de chacun, mais en commençant par pratiquer une écoute très ouverte, à la fois des écritures, mais également des réflexions de chacun. De leur propre aveu, un acte politique à rebours de ce qui se fait actuellement. Quatre mouvements dont l’idée motrice est celle du voyage (on est loin de Xenakis), ce que peut suggérer le titre. C’est le voyage d’une voix. Il y a donc narration, évolution, tableaux contrastés. Un rire de bébé ouvre la pièce, close par des chants qui évoquent les célèbres voix bulgares. Au tout organique de Xenakis répond une pluralité d’esthétiques, comme le montre également l’inventivité visuelle, assez bluffante, qui joue sur les textures, les transparences, les teintes, les plans, les perspectives. On sent que ces musiciens sont également nourris de peinture. Normal, on est au pays de Giotto et de Paolo Uccello ! Une œuvre souriante et rafraîchissante. A revoir et réentendre.

Crédit photographique : © Ircam

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