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ÒH!PERA, quatre micro-opéras au Liceu

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Barcelone. Grand Théâtre du Liceu. 9-VII-2022.

Foyer : José Río-Pareja (né en 1973) : Entre los Árboles ; livret de Juan Mayorga, metteur en scène Nao Albet ; David Bofarull, lumières ; Andrea Megias, soprano ; José Manuel Guinot, ténor ; Jorge Juan Morata, ténor ; Nikola Tanaskovic, accordéon ; Nives Rački, harpe ; Joan Palet, violoncelle, direction Josep Planells

Sala Miralls : Fabià Santcovsky (née en 1989) : L’Ocell redemptor ; livret du compositeur ; Marc Chornet Artells, metteur en scène ; Alexis Baskind, direction du son ; David Bofarull, lumière ; Adriana Aranda, soprano ; Jardiel Rodellas, violon ; Glòria Expósito, violoncelle ; Fabià Santcovsky et Alexis Baskind, électronique

Teatrino : Marc Migó (né en 1993) : The Fox Sisters ; livret de Lila Palmer ; Silvia Delagneau, mise en scène ; Accessoires de dramaturgie, Albert Arribas ; David Bofarull, lumière ; Natàlia Sanchez, soprano ; Cristina Tena, mezzo soprano ; Pau Camero, baryton ; Sergio García Jiménez, violon ; Laura Mendoza, violoncelle ; José Miguel Román, contrebasse ; direction Irene Delgado-Jiménez

Foyer : Núria Giménez-Comas (né en 1980) : Shadow. Eurydice says ; livret d’Anne Monfort et Núria Giménez-Comas d’après la nouvelle éponyme d’Elfriede Jelinek ; mise en scène, Alicia Serrat ; lumière Sergio Garcia. Helena Ressurreiçāo, mezzo soprano ; Marc Antoli, ténor ; Jorge Retuerta, alto ; Alesander Peña, guitare électrique ; Juan Carlos Macías, piano ; Gerard Erruz, électronique ; direction Néstor Bayona

Le Liceu de Barcelone ouvre ses portes à la création, proposant, en marge de sa programmation officielle du Grand théâtre, d’autres lieux plus adaptés aux propositions nouvelles de théâtre musical.

Sous la responsabilité d’, directeur du projet (et l’un des six directeurs artistiques de La Fura dels Baus), quatre commandes de micro-opéras ont été passées à des compositeurs et compositrices espagnols, dans l’idée d’un travail transversal entre les artistes, musiciens, plasticiens, librettistes et metteurs en scène, professionnels ou en cours de formation. Le temps est compté (une durée de 30 minutes maximum) et la formation restreinte (trois chanteurs et trois instrumentistes), avec, ou non, un chef et un dispositif électronique. Les quatre opéras de poche s’enchaînent (avec changement de lieu pour chacun), programmés sur deux jours, à raison de deux représentations par journée.

Le public est convié dans le foyer du Liceu pour le premier des quatre micro-opéras. Entre los Árboles (Entre les Arbres) est l’ouvrage du compositeur barcelonais José Rio-Pareja, écrit sur un livret en catalan de Juan Mayorga. L’histoire nous conte les aventures d’un trio amoureux, personnages perturbés et possessifs dont les propos nous invitent à réfléchir sur les relations toxiques, la jalousie et le vertige d’un passé méconnu. L’ouvrage est chanté de bout en bout par les trois personnages, dans un parlé-chanté exigeant où se distingue la soprano Andrea Megias. Les trois instruments (harpe, accordéon et violoncelle) ont principalement un rôle de soutien des voix. Avec quelques accessoires sur le plateau et des idées originales, le travail scénique de Nao Albet se concentre sur la conduite d’acteurs.

Le second projet nous mène au quatrième étage, dans la salle des miroirs, espace superbe doté de grands miroirs et un plafond peint dont le metteur en scène va faire son miel. L’Ocell redemptor (L’Oiseau rédempteur) est un opéra-installation où la scénographie, les costumes, la lumière et l’électronique prennent une part active de la dramaturgie, laissant au public la liberté de déambuler autour de l’élément scénographique central. La composition et le livret (une transposition et reformulation du personnage de Mélisande de Maeterlinck) est de , invitant une soprano aux côtés d’un violon et d’un violoncelle souvent immergés dans la partie électronique envahissante : L’Ocell redemptor est la vision post-apocalyptique d’un monde sensé intégré tous les événements et problèmes de nos sociétés actuelles. Le personnage féminin, bien campé par la soprano , fait figure d’incarnation symbolique d’une mélancolie infinie. La proposition est risquée et bien assumée, réservant quelques belles surprises pour les oreilles comme pour les yeux.

Dans le Teatrino, les personnages comme le jeu de scène, les costumes et le décor nous transportent dans un autre monde, celui de The Fox Sisters, un spectacle maniant délicatement l’humour et le second degré. Le livret en anglais de Lila Palmer s’inspire de l’histoire vraie des sœurs Fox qui ont fondé le mouvement spirite au milieu du XIXᵉ siècle, en Angleterre et en France. Le réel, l’imaginaire et le surnaturel se mêlent dans un drame où la séance médiumnique attendue devient outil d’émancipation féminine. Le Barcelonais tire habilement partie des trois instrumentistes à cordes (violon, violoncelle et contrebasse) tissant une belle dramaturgie sonore avec les trois chanteurs, tous vaillants, Natàlia Sanchez, soprano, Cristina Tena, mezzo soprano et Pau Camero, baryton. Silvia Delagneau signe une mise en scène non dénuée d’un certain baroquisme, associant aux chanteurs et instrumentistes (sous la direction d’Irène Delgado-Jiménez) quatre danseuses aux costumes fort sophistiqués.

Le personnage d’Orphée hante les livrets d’opéra depuis les débuts du genre ; mais on ne sait rien d’Eurydice, ombre errante suivant celui qui, par orgueil, va la renvoyer aux enfers. Après l’Eurydice d’Antoine Gindt et Dmitri Kourliandski, vue cette saison au Théâtre de l’Athénée, Shadows. Eurydice says, d’après la nouvelle éponyme d’Elfriede Jelinek, donne la parole à la femme, ici mezzo-soprano, dont le texte en anglais est resserré et adapté par Anne Monfort et la compositrice. Ainsi poursuit-t-elle sa collaboration fructueuse avec Anne Monfort initiée dans Nostalgie 2175, une des musiques-fictions donnée au festival Manifeste de l’Ircam au mois de juin dernier.

La mise en scène d’Alicia Serrat, économe autant qu’inventive, situe les personnages du mythe dans le monde actuel. Orphée et sa guitare en main (le ténor Marc Antoli) est une rock star adulée par ses admirateurs ; il est placé sur le côté latéral droit de la scène et se manifeste par de violents coups de gueule très laryngés. Les musiciens sont de l’autre côté : un piano très actif, une guitare électrique effusive (la compositrice lui a écrit un solo), un alto et une partie électronique mêlant traitement live et sons enregistrés. Eurydice est une écrivaine en pleine impasse créative, addicte au shopping. Jelinek nous raconte sa descente aux enfers et sa transformation en ombre, seule manière pour elle d’exister loin du regard d’une société qui l’a toujours vue comme un objet.

L’espace sonore nous plonge d’emblée dans un autre univers : sons fluctuants sous l’action déformante de l’électronique (Gerard Erruz aux manettes). Le verbe est généreux, volontiers répétitif, installant sa propre temporalité. Il est parlé autant que chanté (la dimension lyrique n’est pas écartée) par la voix flexible, séduisante et bien projetée de l’héroïne (superbe ) dont les passages constants d’un mode d’émission à un autre (murmuré, parlé, sprechgesang, chanté) s’effectuent avec un naturel sidérant. On retrouve la patte de la compositrice dans une écriture instrumentale ciselée, cursive et plastique, liant étroitement le mot, le son et la couleur. Le traitement électronique dans les dernières minutes ouvre un espace onirique très émotionnel où s’entendent les derniers mots murmurés du personnage qui se dissout dans l’ombre, shadow among shadows.

Sans occulter la réussite des autres propositions mais avec une virtuosité et une efficacité optimale des moyens mis en œuvre, Shadows. Eurydice says consacre cette soirée dédiée au théâtre musical, par sa relecture intéressante du mythe, la force du verbe et une approche sonore du texte poétique qui bouleverse.

Crédit photographique : © Grand théâtre du Liceu

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Barcelone. Grand Théâtre du Liceu. 9-VII-2022.

Foyer : José Río-Pareja (né en 1973) : Entre los Árboles ; livret de Juan Mayorga, metteur en scène Nao Albet ; David Bofarull, lumières ; Andrea Megias, soprano ; José Manuel Guinot, ténor ; Jorge Juan Morata, ténor ; Nikola Tanaskovic, accordéon ; Nives Rački, harpe ; Joan Palet, violoncelle, direction Josep Planells

Sala Miralls : Fabià Santcovsky (née en 1989) : L’Ocell redemptor ; livret du compositeur ; Marc Chornet Artells, metteur en scène ; Alexis Baskind, direction du son ; David Bofarull, lumière ; Adriana Aranda, soprano ; Jardiel Rodellas, violon ; Glòria Expósito, violoncelle ; Fabià Santcovsky et Alexis Baskind, électronique

Teatrino : Marc Migó (né en 1993) : The Fox Sisters ; livret de Lila Palmer ; Silvia Delagneau, mise en scène ; Accessoires de dramaturgie, Albert Arribas ; David Bofarull, lumière ; Natàlia Sanchez, soprano ; Cristina Tena, mezzo soprano ; Pau Camero, baryton ; Sergio García Jiménez, violon ; Laura Mendoza, violoncelle ; José Miguel Román, contrebasse ; direction Irene Delgado-Jiménez

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