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Festival Berlioz : De l’Attique aux rives de la Méditerranée

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La Côte-Saint-André ; Festival Berlioz. Journée d’ouverture du festival 18-VIII-2022
18h : Chapelle de la Fondation des Apprentis d’Auteuil
Iannis Xenakis (1922-2001) : Oresteïa, musique de scène pour l’Orestie d’Eschyle ; Musicatreize ; Ensemble unitedberlin ; Patrice Balter, baryton ; direction Roland Hayrabedian.
21h : Château Louis XI : Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Parysatis, Introduction, Air de Ballet I, II, III ; Tarentelle pour flûte, clarinette et orchestre ; Jota Aragonese, op.64 ; Danse des Prêtresses, Bacchanale (extraits de Samson et Dalila) ; Suite algérienne ; Francisco Salvador-Daniel (1831-1871) : Chansons Arabes et Mauresques (extraits) ; Chants traditionnels ; Leopold von Meyer (1816-1883) /Hector Berlioz (1803-1869) : Marche marocaine. Silvia Careddu, flûte ; Patrick Messina, clarinette ; Ensemble Amedyez ; Rachid Brahim-Djelloul, chant, violon traditionnels ; direction Zahia Ziouani.
23h : Grand bal avec l’HaïdoutÏ Orkestar.

Sans les montgolfières ni le feu d’artifice, annulés en raison des conditions climatiques, la journée d’ouverture du Festival Berlioz, placée sous le signe du voyage, s’est déroulée dans les jardins puis sous le chapiteau du Château Louis XI de la Côte-Saint-André, avec un détour par la Chapelle de la Fondation des Apprentis d’Auteuil où le festival et son directeur ont tenu à rendre hommage à un autre aventurier, , pour le centième anniversaire de sa naissance.

La musique de n’est jamais aussi belle, puissante et essentielle que lorsqu’il aborde les rivages de la Grèce antique, une Grèce fantasmée – il parlait le grec ancien – qu’il met en scène dans l’Oresteïa (1965), sorte de théâtre sonore hors norme tiré de l’Orestie d’Eschyle (Vᵉ siècle av. J.C.). Xenakis ramasse la trilogie centrée sur la geste des Atrides – Agamemnon, Les Choéphores et les Euménides – en une heure de spectacle incluant les deux monologues ajoutés, celui de Cassandre en 1987, pour voix de baryton et percussions et celui d’Athéna en 1992, pour baryton et ensemble instrumental. L’œuvre écrite pour chœur mixte et chœur d’enfants, dans les mains desquels Xenakis met de nombreux accessoires (petites percussions, fouets, sonnailles, sifflets, etc.), convoque un ensemble très atypique de douze instruments, tirant vers l’extrême aigu du registre (flûte, clarinette et trompette piccolos) et vers l’extrême grave (clarinette contrebasse, contrebasson, tuba). Le set de percussions est pléthorique (les peaux en priorité), sollicitant plusieurs interprètes, quand le violoncelle est l’unique représentant du pupitre des cordes!

Dans le chœur de la Chapelle, l’ensemble instrumental allemand unitedberlin s’est associé aux voix de augmenté de la maîtrise du Conservatoire de Marseille, tous réunis sous la direction chevronnée de Roland Hayrabedian qui connaît sa partition en profondeur pour l’avoir déjà donnée plusieurs fois en présence du compositeur.

C’est le chœur d’hommes, dans une scansion farouche et mesurée à l’antique (en brèves et longues) qui débute le récit, en alternance avec les cuivres graves. Les vieux d’Argos évoquent la guerre de Troie et le chœur dénonce la responsabilité d’Hélène, cause de tous les conflits. À sa manière anguleuse et stridente, Xenakis choisit ses instruments, la petite clarinette gouailleuse rejointe par le hautbois, et les traite par associations de registres opposés, le piccolo avec le tuba, la petite clarinette avec le contrebasson, dynamitant tous les codes de l’écriture instrumentale pour nous faire revivre à sa manière, radicale et tendue, la tragédie antique. Le baryton (et membre de ) , une lyre en main, est en vedette au côté du percussionniste non moins valeureux, dans la longue prophétie de Cassandre où le chanteur, censé dialoguer avec le destin, louvoie entre registre grave et voix de tête dans une stylisation singulière que Xenakis a déjà expérimentée avec Aïs, cette ballade inspirée par le royaume d’Hadès composée en 1980. Cassandre, balayant les cordes de sa lyre, évoque Apollon qui lui a donné le don de prophétie. De plus en plus présente, la partie de percussion limitée aux seules peaux intègre les registres et les rythmes de la voix dans une sorte de transe qui confine à l’envoûtement.

Le chœur de femmes n’intervient qu’au mitan de l’œuvre (les Choéphores, porteuses de libations), exprimant la douleur de la perte d’Agamemnon tandis que les hommes se dispersent dans les bas-côtés de la chapelle. Les meurtres se succèdent et l’intensité sonore augmente, en même temps que la colère des participants : joutes verbales animées entre hommes et femmes dans un contexte sonore bruyant, avec sonnailles, triangles, fouets, percussions métalliques mis en résonance par les chanteurs. Les planches de bois percutées durant le récit de la mort d’Égisthe préfigurent la résonance des sixxen, ces instruments que Xenakis fera construire quelques années plus tard pour Les Pléiades. Le cri des femmes amplifié par les kazoos, fouets, maracas, sature l’espace jusqu’à l’intervention d’Athéna, protectrice de la cité d’Athènes. Le baryton est dans la même configuration vocale, confronté cette fois à la stridence des bois. Grâce à Athéna, les Erinyes, déesses de la vengeance et du châtiment, se transforment en Euménides, déesses bienfaisantes s’incarnant dans le chœur d’enfants. Le final, où tendent à converger toutes les forces, vocales autant qu’instrumentales, vire à la bacchanale, chant de liesse des femmes et des enfants, contrepoint des cuivres et déploiement sans compter des peaux, la percussion xénakienne par excellence, sauvage, primale et tellurique tout à la fois.

L’émotion est tangible au sein du public et la réception plus que chaleureuse, saluant l’exécution vibrante autant qu’engagée de tous les participants dans une des œuvres les plus personnelles et attachantes du compositeur : « Agamemnon, c’était son dieu! », confiera plus tard sa fille Mâkhi.

Parfums d’orient au Château

Débutée dès 16h dans les allées du Château, avec ateliers, fanfare et animations pour petits et grands, la fête d’ouverture du festival se poursuit en soirée, sous le chapiteau, avec l’orchestre Divertimento et ses invités. Fondée en 1998 par la cheffe , la phalange a acquis une fière réputation à travers ses actions auprès des publics les plus diversifiés, sa collaboration avec la jeune création et sa volonté toujours plus affirmée de croiser les styles et les cultures, affichant ses orientations vers les répertoires de la Méditerranée. Entre autres paysages, ce sont les terres du Maghreb, celles que Saint-Saëns aimait sillonner, qui sont à l’honneur ce soir, à travers les images somptueuses projetées sur les murs de l’auditorium et au sein d’un programme judicieusement agencé qui articule musique écrite, répertoire traditionnel et musique improvisée.

De d’abord, des extraits de son ballet Parysatis donnent le ton et la brillance d’une musique toujours élégamment conduite et dont l’orchestre souligne la transparence et l’aura lumineuse. Sa Tarentelle est aussi délicate que finement dessinée par les deux solistes, la flûte de et la clarinette de , tandis que la Jota Aragonese darde ses couleurs hispanisantes (tambourin et castagnettes) avec le même panache. Deux pages célèbres de l’opéra Samson et Dalila, « Danses des prêtresses » et « Bacchanale », introduisant les castagnettes de fer, magnifient les qualités de l’orchestre, l’équilibre au sein des pupitres et l’envergure sonore que sait leur donner . Au passage, et pour mettre un pied en Afrique du Nord, résonne la Marche marocaine de , orchestrée cette fois par Berlioz.

Le second volet de la soirée invite les quatre musiciens de l’ensemble traditionnel Amedyez qui s’installent devant l’orchestre : l’idée est de tresser trois des quatre mouvements symphoniques de la Suite algérienne de Saint-Saëns (et ses parfums d’orient) avec deux des Chansons Arabes et Mauresques du compositeur et ethnomusicologue (et son folklore imaginaire) ainsi que deux chants traditionnels en arabe (et leur mélos authentique), toutes chantées par Rachid Brahim-Djelloul : voix de velours et richesse de l’ornementation ; la mélopée arabe est ensorceleuse, accompagnée par l’oud puis par l’orchestre. Les Chansons Arabes et Mauresques pour voix et orchestre (la première est en français!) ont belle allure dans l’interprétation sensible et habitée du chanteur ; quant aux pages de Saint-Saëns, elles sont traversées d’un souffle narratif et d’une inspiration mélodique et rythmique toujours jaillissante sous le geste rayonnant de Zahia Ziouani. Si les musiciens de l’ sont plus discrets, on les entend en solo et avec bonheur préluder chaque page musicale avec une improvisation aussi courte que caractérisée : à l’oud, Yousef Zayed, au kanoun Mahdi M’Kinini, au derbouka Abderrahmane Khalfa et au violon, déjà cité, Rachid Brahim-Djelloul.

La soirée se poursuit jusqu’à tard dans la nuit (les afters du festival) avec le retentissant Haïdoutï Orkestar, une banda très en verve (déjà vue dans les jardins), balançant entre musique des Balkans et charme du Moyen-Orient, qui invite le public resté nombreux sur les gradins à la rejoindre pour le grand bal nocturne qui referme les festivités.

Crédit photographique : © Festival Berlioz

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21h : Château Louis XI : Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Parysatis, Introduction, Air de Ballet I, II, III ; Tarentelle pour flûte, clarinette et orchestre ; Jota Aragonese, op.64 ; Danse des Prêtresses, Bacchanale (extraits de Samson et Dalila) ; Suite algérienne ; Francisco Salvador-Daniel (1831-1871) : Chansons Arabes et Mauresques (extraits) ; Chants traditionnels ; Leopold von Meyer (1816-1883) /Hector Berlioz (1803-1869) : Marche marocaine. Silvia Careddu, flûte ; Patrick Messina, clarinette ; Ensemble Amedyez ; Rachid Brahim-Djelloul, chant, violon traditionnels ; direction Zahia Ziouani.
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