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Trois concerts pour clore en beauté le 25e festival d’Arques-la-Bataille

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Arques-la-Bataille. Église Notre-Dame de l’Assomption. Dans le cadre du Festival de musicque ancienne de l’Académie Bach
26-VIII-2022, 20h. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour orgue en ré mineur d’après BWV 146, 188 et 1052 ; Prélude et fugue en sol majeur BWV 541 ; Concerto en ré majeur d’après BWV 29 et 169 ; Prélude et fugue en sol majeur d’après BWV 156 et 75 ; Concerto en sol mineur d’après BWV 1041 et 1058. Bart Jacobs, orgue ; ensemble Les Muffatti
26-VIII-2022, 22h. Œuvres de Johann Sebastian Bach transcrites par Gustav Leonhardt ; œuvres de Louis Couperin (1626-1661) et François Couperin (1668-1733). Pierre Hantaï, clavecin
27-VIII-2022, 20h. Dietrich Buxtehude (1673-1707) : Cicaconne en do mineur BuxWV 159 ; Membra Jesu Nostri BuxWV 75 ; Klag-Lied BuxWV 76/2 ; Mit Fried und Freud fahr ich dahin BuxWV 76/1 ; Johann Sebastian Bach : O Lamm Gottes, unschuldig BWV 618 ; cantate BWV 106 « Actus tragicus ». Ensemble Correspondances, direction et clavecin : Sébastien Daucé

En 2017, nous avions pu apprécier la vitalité de ce festival centré sur la musique de Johann Sebastian Bach. Cinq ans après, il ne semble pas avoir été touché par la crise et continue à rassembler d’éminents spécialistes et de formidables musiciens.

Avec et , une reconstruction qui prend tout son sens

Le vendredi soir, l’organiste et l’ensemble bruxellois reprennent en partie le programme de leur disque rassemblant de possibles concertos pour orgue de Johann Sebastian Bach. On n’a gardé aucune trace écrite directe de telles œuvres, mais on sait qu’en 1725 le Cantor donna un concert à Sainte-Sophie de Dresde où il joua des concertos accompagné d’autres instruments, et que l’année suivante il composa plusieurs cantates comprenant des sinfonias pour orgue vraisemblablement inspirées de concertos antérieurs pour violon et hautbois, les concertos pour clavecin n’ayant été mis en forme que plus tard dans les années 1730.

C’est une reconstruction du concerto BWV 1052 qui ouvre le concert, page connue de tous et idéale pour entrer dans cette nouvelle dimension instrumentale. De même, le Concerto en sol mineur qui ferme le concert emprunte à des mouvements de concertos et n’a rien de déroutant, si ce n’est l’extraordinaire flamboyance sonore à laquelle, après une bonne heure de concert, on ne s’est heureusement pas habitué. L’Allegro assai final, notamment, est d’une virtuosité et d’un brillant exceptionnels. Plus intrigant est le Concerto en ré majeur central, dont les deux allegros sont de caractère assez éloignés, le premier étant une transcription de Vivaldi pour orgue seul promue en sinfonia de cantate. La Sicilienne centrale, avec un jeu d’anches pour évoquer la voix humaine, est de toute beauté.

Car au-delà du « jeu » musicologique et du plaisir de retrouver des airs connus (comme dans la reconstruction fort convaincante d’un prélude et fugue pour orchestre et orgue), c’est, comme dans le disque, la qualité des interprétations qui fait du concert un moment de jubilation intense. , magistral, est bien suivi par les onze instruments à corde des Muffatti et leur jeu ample et bien ciselé. La démarche n’aurait pas de sens sans un orgue de tribune ; on a mieux ici : un orgue de jubé, surplombant de peu l’orchestre à cordes. La position est idéale, autant pour les musiciens que pour le public, et l’organiste, habitué du festival, peut compter sur le relai du Konzertmeister Ryo Terakado pour assurer une coordination sans faille.

pour un hommage à transcripteur

Un récital de , autre habitué du festival, est une expérience singulière, avec en général l’instrument particulier qui suit le musicien, un programme annoncé au fur et à mesure et ponctué de quelques explications, et cette attitude légèrement détachée qui semble servir de paravent à une concentration intense. S’y ajoutent en cette heure nocturne l’ambiance intimiste du chœur de l’abbatiale éclairé à la bougie, et la résonance du programme avec celui du concert précédent. , disparu il y a dix ans, a réalisé un grand nombre de transcriptions pour clavecin d’œuvres de Bach, et c’est dans ce corpus que son ancien élève puise, avec pour commencer un Prélude en ré mineur et le Prélude, fugue et allegro BWV 998.

Leonhardt ne faisait pas un concert entier de transcriptions, et Pierre Hantaï lui est fidèle en intercalant un prélude non mesuré de . En entendant les enchaînements pleins de verve qu’en tire le claveciniste, on songe à la chance que nous avons aujourd’hui que le maître néerlandais ait tant fait pour la redécouverte de ce compositeur. Suivent deux pièces du neveu , Les vieux seigneurs et La flore, la première évoquant une noblesse charmante et légèrement compassée, la seconde une contemplation empreinte de gravité.

Retour à avec deux pièces qui nous sont parvenues dans leur version pour luth, l’Ouverture pleine d’énergie de la Suite BWV 996, et la Gigue et son époustouflant double de la Partita BWV 997 qu’on pense même écrite à l’origine pour un étrange instrument à clavier le « claviluth ». La transcription devient presque ici reconstitution. Le clavecin de Pierre Hantaï se fait enfin substitut du violon avec la Sarabande et le Tempo de bourrée de la Partita n° 1. La musique tombe avec une telle évidence sous les doigts que l’on jurerait qu’elle a été conçue avant tout pour le clavecin. Pierre Hantaï couronne enfin son récital avec la transcription de la Partita n° 2 BWV 1004 où il déploie un jeu d’une grande rectitude mais sans raideur, à l’agogique bien moins prononcée que chez nombre de violonistes, sans que l’auditeur ait jamais l’impression que cela manque de musicalité. Lorsque s’éteignent les dernières notes de la gigantesque Chaconne (« Une pièce que j’ose à peine vous jouer »), maîtrisée et habitée comme rarement, on a oublié qu’une heure et demie s’est déjà écoulée, conscient d’avoir vécu un moment rare.

De Buxtehude à Bach avec l’ensemble Correspondances

En clôture du festival, l’ensemble de confirme la réussite de son incursion dans le répertoire allemand, avec un programme entièrement consacré à la mort, certes, mais à la mort vue sous son aspect positif et serein, puisqu’elle signifie la fin des souffrances et le repos auprès du Christ. Ouvert par Matthieu Boutineau avec une Chaconne pour orgue seul qui permet de faire briller les registres de l’instrument, le concert fait entendre les sept cantates de Membra Jesu Nostri. Loin de la rigueur protestante qu’on imagine parfois, la musique est vivante et bien variée et les musiciens jouent admirablement des contrastes saisissants qu’elle permet. L’alternance des violons et des violes pour les deux voix de dessus, la richesse du continuo (harpe, théorbe, clavecin) et le soutien puissant de l’orgue n’y sont pas étrangers. Les dix chanteurs se partagent les solos, et si l’un ou l’autre a parfois un peu de mal à s’imposer, l’équilibre des ensembles est remarquable.

Le Klag-Lied (composé par Buxtehude à la mort de son père), interposé entre les cantates IV et V, est chanté par seule. Comme dans le disque, son agilité et la profondeur de sa voix y font merveille, accentués par l’enrichissement de l’accompagnement au fil des strophes. Dommage seulement que trois parmi les sept aient été escamotées… Une autre musique funèbre, Mit Fried und Freud, est exécutée cette fois par tous les chanteurs accompagnés à l’orgue, et deux des strophes sont même confiées aux participants du stage de chant choral, placés au fond de l’église.

On arrive enfin à Bach, avec un choral de l’Orgelbüchlein, doux et apaisé avec un jeu d’anches figurant une voix humaine, qui mène à la sublime cantate BWV 106 « Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit », composée peu de temps après la visite que Bach rendit à Buxtehude à Lübeck. De l’introduction instrumentale par les deux violes de gambe et les deux flûtes à bec jusqu’au chœur final, c’est une version rapide qui est proposée. Mais la maîtrise d’ensemble est parfaite et tous les airs sont réussis. Comme dans chaque moment du concert, on perçoit un grand plaisir à s’investir corps et âme dans cette si belle musique.

Crédits photographiques : Bart Jacobs et © Philippe Houbert ; © Mario Leko ; Pierre Hantaï © Jean-Baptiste Millot

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26-VIII-2022, 20h. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour orgue en ré mineur d’après BWV 146, 188 et 1052 ; Prélude et fugue en sol majeur BWV 541 ; Concerto en ré majeur d’après BWV 29 et 169 ; Prélude et fugue en sol majeur d’après BWV 156 et 75 ; Concerto en sol mineur d’après BWV 1041 et 1058. Bart Jacobs, orgue ; ensemble Les Muffatti
26-VIII-2022, 22h. Œuvres de Johann Sebastian Bach transcrites par Gustav Leonhardt ; œuvres de Louis Couperin (1626-1661) et François Couperin (1668-1733). Pierre Hantaï, clavecin
27-VIII-2022, 20h. Dietrich Buxtehude (1673-1707) : Cicaconne en do mineur BuxWV 159 ; Membra Jesu Nostri BuxWV 75 ; Klag-Lied BuxWV 76/2 ; Mit Fried und Freud fahr ich dahin BuxWV 76/1 ; Johann Sebastian Bach : O Lamm Gottes, unschuldig BWV 618 ; cantate BWV 106 « Actus tragicus ». Ensemble Correspondances, direction et clavecin : Sébastien Daucé

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