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Ictus et l’Académie Voix Nouvelles à Royaumont

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Royaumont. Festival de Royaumont : Académie Voix Nouvelles. 4-IX-2022. Réfectoire des moines. Myrto Nizami (née en 1994) : Gone in no time pour violoncelle ; Sungwon Shin (née en 1995) : Vaguelette en rémanence pour petit ensemble ; Jonathan Sersam (né en 1996) : Presencia de sombra pour soprano, violoncelle et viole de gambe ; Jia Yi Lee (née en 1996) : Tesserae pour flûte Paetzold, clavier, guitare, percussion et trompette ; Rachel C. Walker (née en 1994) : Anamu alla al’hajiri al’natayi sur un texte de Nadeem Al-Aloosi, pour deux sopranos, percussion et trompette. Jinwook Jung (né en 1994) : Plan à vol de corbeau, poème n°1, pour soprano, viole de gambe et guitare ; Jieun Jeong (née en 1992) : Futile, pour soprano et sept instruments ; Nathaniel Otley (né en 1997) : Mycelium, pour huit instruments ; Maxime Mantovani (né en 1984) : Au regard de Prismes – Ma déraison d’être, pour soprano et six instruments ; Théo Mérigeau (né en 1987) : Op Op CCC Variations, sur un texte de Christophe Tarkos, pour soprano et six instruments ; Kroot-Kärt Kaev (née en 1992) : Schablonen, pour huit instruments.

Dans le cadre de son festival jusqu’à début octobre, la Fondation Royaumont met à l’honneur durant une pleine journée les jeunes compositeurs de l’Académie Voix Nouvelles dont les œuvres sont restituées au cours de deux concerts, avant et après le déjeuner.

Dix compositeurs (cinq filles et cinq garçons) ont travaillé durant les quinze jours de l’Académie (du 22 août au 4 septembre) avec trois professeurs d’aura internationale, le Français Frédéric Durieux, l’Autrichien Clemens Gadenstätter et le Russe Dmitri Kourliandski. C’est l’ensemble belge Ictus, neuf musiciens chevronnés dont on connaît l’engagement sans compter dans le domaine de la création, qui défend cette année, et avec quel brio, le travail des académiciens sur le plateau du Réfectoire des moines de l’Abbaye. La formation est atypique, qui compte dans ses rangs la voix d’Anne-Claire Baconnais, la viole de gambe et la flûte Paetzold d’Eva Reiter, la guitare électrique de Tom Pauwels et les claviers électroniques de Jean-Luc Plouvier. Dirigé par le chef Tom De Cock, l’ensemble accueille les deux artistes en résidence à Royaumont, (violoncelle) et (soprano).

La pièce pour violoncelle seul de la compositrice grecque , Gone in no time (Parti en un rien de temps), donne le ton – un ré répété à l’envi sous l’archet vindicatif de – et l’énergie du premier concert : ressassement d’une même note dont la compositrice amplifie progressivement le champ de résonance jusqu’à l’exaspération. Musique du reflet aux textures vibratiles, Vaguelette en rémanence pour cinq instruments de la Coréenne nous séduit par la richesse de ses timbres et la virtuosité de l’écriture qui multiplie les modes de jeu, sur la trompette notamment (Susana Santos Silva) dont les sonorités aquatiques intriguent.

Presencia de sombra (Présence de l’ombre) est un « nocturne » du Suédois Jonatan Sersam, composé sur un texte d’Alejandra Pizarnik. La pièce réunit aux côtés de la soprano Anne-Claire Baconnais, le violoncelle et la viole de gambe dont la polyphonie d’ombres inscrit la voix dans un paysage onirique finement texturé. La compositrice singapourienne joue avec l’ambiguïté des sources dans Tesserae où l’électronique (clavier numérique) et la spatialisation de deux instruments (flûte Paetzold et trompette au fond de la salle) modèlent un espace mouvant au sein d’un discours dont on peine à percevoir l’intention.

Étrange mais fascinante, la pièce de l’États-unienne Rachel C.Walker est l’une des plus étonnantes de la matinée. Elle convoque deux voix, celle d’Anne-Claire Baconnais (l’ange placé en hauteur) et de entourée des percussions et de la trompette. Peu de renseignements nous sont fournis sur le titre en arabe, Anamu alla al’hajiri al’natayi et le texte de Nadeem Al-Aloosi. La vocalité fait d’ailleurs plutôt référence à l’Opéra de Pékin, avec sa nasalité et ses amples glissandi dévoilant les capacités hors norme de la Colombienne. Trompettiste et chanteuse sont complices, qui s’échangent un gros coquillage dont elles tirent des sonorités voilées. Plus suspect encore, le jeu très affairé du percussionniste, faisant appel à de nombreux accessoires, qui racle, frotte, décoche des coups abrupts sur ses peaux : un rituel est en train de s’accomplir dont on est loin de percer le mystère, souligné par les interventions de « l’ange » qui interfère avec la voix soliste.

Aux cinq académiciens de l’après-midi s’est jointe la lauréate de Voix Nouvelles 2021, l’Estonienne Kroot-Kärt Kaev, à qui la Fondation Royaumont avec le soutien de Christine Jolivet a passé commande. Dans Schablonen (Pochoirs en allemand) pour huit instruments, la compositrice reprend la partie de sons fixés de Glimpses et s’en sert, nous dit-elle, comme pochoirs pour sa composition. La pièce est foisonnante, aux couleurs généreuses et aux textures complexes. Les gestes se renouvellent et les timbres tendent à fusionner au sein d’un flux tendu et d’une orchestration particulièrement virtuose.

Plan à vol de corbeaux, poème n°1, de , pour soprano, viole de gambe et guitare électrique, emprunte son titre au poème du Coréen Yi Sang, l’un des écrivains expérimentaux les plus importants de la littérature coréenne moderne, nous dit le compositeur dans sa note d’intention. Jung met à l’œuvre l’énergétique du souffle (de la chanteuse comme des deux instrumentistes) et la théâtralité du geste, avec des arrêts brusques et des regards tendus, au sein d’une écriture aussi efficace que percutante. Si Futile de la Coréenne pour soprano et ensemble (la pièce la plus courte du concert) peine à capter notre intérêt, le fongique Mycelium du Néo-zélandais retient toute notre attention. Les instrumentistes sont au complet et Jean-Luc Plouvier au clavier électronique dans ce voyage qui s’invente par petits chemins, ouvrant progressivement l’espace, variant le paysage et renouvelant les couleurs autant que les énergies selon un principe d’avancée rhizomatique qui dessine in fine la trajectoire : aventureux et bien sonnant ! Compositeur et improvisateur, le Français s’est penché quant à lui sur une œuvre de Pierre Henry, Prismes (1973), dont il réutilise le matériau harmonique dans Au regard de Prismes – Ma déraison d’être. Johanna Vargas est sur le devant de la scène avec en main un micro intégrant un haut-parleur, « outil d’exploration du timbre », nous dit le compositeur. Avec guitare électrique et sons de synthèse, la musique est incandescente, déployant ses images dans un champ spectral où fusionnent les sonorités (instrumentale et vocale) jusqu’à des moments de saturation hauts en couleur.

Johanna Vargas revient sur scène dans la pièce de , notre coup de cœur de cette édition 2022. Dans Op Op CCC Variations, le compositeur s’empare du texte de Christophe Tarkos dont la structure métrique modèle les accents de la musique et contrôle le flux rythmique de l’écriture instrumentale comme celui de la voix. Le flûtiste a dans les mains un instrument que a construit lui-même, une sorte de « trident » (trois tuyaux) peint en noir dans lequel Michael Schmid murmure le poème, cette « mastication verbale de la langue », comme le nomme Tarkos, dont on ne perçoit plus que les effluves sonores. À la fin de la pièce, les musiciens abandonnent leur instrument au profit du « trident », faisant naître un nuage sonore délicat sur lequel viennent s’inscrire les derniers mots de la chanteuse.

Réuni par , directeur artistique de Voix Nouvelles, un jury composé de diverses personnalités, mécènes et membres d’institutions diverses, s’était réuni en amont pour distribuer les dix commandes – soit une par académicien cette année ! – en vertu du dispositif d’insertion professionnelle post-académie développé par les organisateurs : les œuvres seront créées à Royaumont mais aussi hors les murs, au sein de différentes phalanges (Court-Circuit, Les Siècles, Ictus, Les Cris de Paris) ou encore sur les ondes de France Musique (création mondiale d’Anne Montaron).

Crédit photographique : © Fondation Royaumont

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