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Concert de prise de fonction au Brussels Philharmonic pour Kasushi Ono

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Bruxelles. Flagey, Studio 4. 1-X-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour basson en si bémol majeur KV 191. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 5 en ut dièse mineur. Marceau Lefèvre, basson. Brussels Philharmonic, direction : Kasushi Ono

dirigeait samedi son premier concert en qualité de directeur musical du , dans un programme un peu curieux partagé entre Mozart et Mahler.

Ex-orchestre symphonique de la VRT (la radio belge de langue néerlandaise), refondé voici quinze ans, le Brussels Philarmonic, est intégré à la programmation du pôle culturel de Flagey. Il peut ainsi bénéficier pour ses répétitions, concerts et enregistrements d’un merveilleux écrin acoustique, le studio 4 de renommée mondiale. L’orchestre a acquis en peu de temps une solide réputation internationale par le biais du concert et du disque, non seulement dans le grand répertoire symphonique, mais aussi dans les domaines plus particuliers de la musique de film, de la redécouverte de partitions oubliées belges ou françaises ou encore de la création contemporaine. , invité en janvier 2021 et très séduit par la personnalité et l’assise sonore de l’orchestre, en a accepté le poste de directeur musical à dater de cette rentrée 2022 (succédant ainsi à Stéphane Denève), et partagera son temps entre la Belgique et le Japon, où il demeure à la tête de l’orchestre symphonique métropolitain de Tokyo. Il s’agit d’une sorte de retour aux sources, puisque il a occupé à Bruxelles, voici vingt ans, pour six saisons durant l’ère Foccroule, le poste de directeur musical de l’Opéra de La Monnaie, avant de rejoindre pour la même fonction l’Opéra de Lyon avec le succès que l’on sait.

Le Concerto pour basson KV 191 (le seul à nous à être parvenu sur un lot de trois ou quatre composés par un jeune Mozart de dix-huit ans pour un mécène bavarois) constitue une entrée en matière agreste et légère. Certes la direction de Kasushi Ono, finement articulée, peut sembler un rien trop prévisible dans les mouvements vifs, mais fait montre d’un charme déclamatoire quasi opératique au fil de l’andante ma adagio central. Elle encadre à merveille le basson de , au jeu très physique, et d’une sonorité très homogène dans tous les registres. Ce brillant musicien prend à bras le corps sa partie soliste, passant d’un humour presque goguenard et primesautier dans l’Allegro initial à une alacrité judicieusement bougonne et assez irrésistible au fil du tempo di minuetto final, sans oublier par un subtil cantabile et un idéal legato de magnifier le mouvement lent central. En bis, le musicien français propose le final de la Sonate n°5 op. 24 – aux amusants tricotis – de François Devienne donnée avec le concours de premier violoncelliste Karel Steylaerts, en guise de basse continue.

Mais ce concert liminaire nous vaut surtout une Symphonie n° 5 de Mahler burinée à souhait dans ses intentions et sa réalisation, tour à tout éruptive, nostalgique, méditative ou triomphale, exacte évocation du « retour à ici-bas » évoqué par le compositeur, ou à cette « symphonie des réalités » que décrivait Alma, la future épouse du maître rencontrée à l’époque de la composition de l’œuvre. Si les pupitres de cordes, cornaqués par le konzertmeister Otto Derolez, sont relativement peu fournis (une cinquantaine d’instrumentistes face à l’armada des vents), ils forcent l’admiration par leur cohérence, leur implication et leur discipline (entre autres exemples dans leur globalité au fil de l’adagietto ou, pour les seuls violoncelles, dans le long solo de pupitre sis à l’anticlimax du deuxième mouvement). La petite harmonie, vaut ici plus par sa cohérence et sa richesse et sa conviction globales que par ses individualités. Le pupitre des huit cors – dont une moitié de musiciens supplémentaires – se montre vaillant mais parfois cà et là légèrement défaillant, mené pourtant par le remarquable premier soliste Hans van der Zanden. Mention spéciale aussi pour la première trompette de Ward Hoornaert, impeccable de bravoure et d’intonation au cours de l’entière Trauermarsch liminaire.

Mais ce concert prometteur vaut surtout pour la conception tour à tour tellurique et lyrique de Kasushi Ono, lequel dirige l’œuvre sans partition, avec une force d’âme et de persuasion forçant l’admiration. Au fil des terrifiants deux premiers temps, véritable maëlström sonore, le maestro sculpte le son de manière quasi expressionniste (une marche funèbre initiale presque insoutenable de tension !), tout en veillant à l’équilibre des masses et à la transparence des plans, même dans les tutti les plus dévastateurs du Stürmisch bewegt, minéralement apocalyptique. Le Scherzo, si difficile à animer, revêt ici, en total contraste des allures quasi romanesques par l’enchaînement cursif et récurrent de ses nombreux thèmes, et prend une évidente patine viennoise à la fois par ces évocations de bribes de valses et de ländlers, entre brillance et intense nostalgie, entre morbidezza et spleen. Mais Kasushi Ono colore à juste titre les moments-clés beaucoup plus sardoniques ou macabres et obtient de ses solistes des sonorités plus crues ou grimaçantes (le trio de clarinettes, les trompettes avec sourdines, les cors « bouchés », le fouet ricaneur…). L’adagietto donné ici dans un tempo assez soutenu, loin de tout épanchement excessif, est pensé tel un sublime intermède entre romance amoureuse ou consolatrice et méditation en retrait du monde, sans une once d’onctuosité déplacée : il s’agit dans la conception du chef, « juste » d’un moment suspendu, au fil d’un long chemin menant des ténèbres à la lumière. Le final, roboratif, réitère sous l’angle d’une ironie salvatrice les principaux motifs presque défigurés du précédent adagietto, notamment avec ces épisodes notés grazioso confiés aux premiers violons et auxquels le chef nippon donne un relief saisissant et narquois. On ne peut aussi que louer, sous cette maîtresse baguette, la précision des entrées et la clarté d’articulation des nombreux fugatos, ou, ailleurs, les changements d’humeur et de tempo tous patents et solidement pensés : autant d’éléments d’un patient jeu de construction symphonique débouchant sur la triomphale coda longtemps différée et sur l’éclatant choral de sa péroraison. Les noces de Kasushi Ono avec la phalange bruxelloise s’annoncent donc sous les meilleurs auspices. Orchestre et chef remportent un succès mérité, doublé d’une standing ovation, après cette interprétation d’une hauteur de vue, d’une justesse psychologique et d’un engagement physique vraiment exaltants, malgré quelques très minimes scories instrumentales.

Crédits photographiques : © Marcel Lennartz /

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Bruxelles. Flagey, Studio 4. 1-X-2022. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour basson en si bémol majeur KV 191. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 5 en ut dièse mineur. Marceau Lefèvre, basson. Brussels Philharmonic, direction : Kasushi Ono

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