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Pene Pati, subtilité et simplicité

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Découvert par Operalia en 2015 et en France en 2018 dans la production d’Anna Bolena à Bordeaux, développe aujourd’hui avec nous ses choix de carrière, et évoque la manière avec laquelle il apporte sa personnalité et sa passion aux rôles choisis.

ResMusica : Vous avez chanté le Duc de Mantoue de Rigoletto en 2017 à San Francisco et ne l’aviez finalement jamais repris depuis les représentations rouennaises de ce début de saison 2022-2023 ?

: En effet, je devais reprendre le Duc en 2020, mais la pandémie a annulé le projet et Rouen m’offre donc ma première reprise ! Il s’est passé cinq années depuis, et je me sens maintenant plus âgé, mais aussi plus mature.

J’adore cette partition remplie de nombreux airs géniaux, mais c’est encore mieux de pouvoir la chanter dans une production où l’on peut apporter du caractère au personnage. Dans certaines, le Duc entre, chante et sort ! Quand ce n’est pas juste le cas, c’est un rôle passionnant, très intéressant à expérimenter avec différentes mises en scène, et notamment dans des productions modernes.

RM : À Rouen, votre Duc était très subtil, quitte à être chanté au début avec un style conspirateur, bouche à demi-fermée.

PP : J’ai en effet adapté ce style par moi-même dans la proposition de Richard Brunel, pour tenter de rendre le personnage le plus secret possible, par un échange presque murmuré, livré à demi-mot avec le Comte Ceprano. Dans cette production transposée dans une troupe de ballet, même s’il est le boss, il n’a pas tous les pouvoirs et doit comploter pour garder sa place. Alors j’ai tenu à limiter le souffle et l’effusion des premières interventions.

Mais lorsque je reprendrai le rôle à Naples en version de concert en janvier, je le porterai différemment, puisque sans mise en scène, il faudra surtout jouer le côté royal et beau chant !

RM : Pour vous intégrer à une proposition, de quoi avez-vous besoin de la part du metteur en scène ?

PP : J’aime lorsqu’un directeur sait où il va. Sa proposition peut être alambiquée, à condition qu’il sache quoi en faire et ce qu’il veut proposer avec. À partir de là, je propose ma propre interprétation par rapport à cette vision ; je commence par la comprendre, pour la faire doucement évoluer vers ce que je ferais naturellement dans cette situation. Il me semble primordial d’apporter sa personnalité, justement pour montrer que cela vient bien de soi et que son interprétation est différente d’une autre.

Avec le Duc de Rigoletto, Richard Brunel me proposait de faire exactement certaines choses, et au fur et à mesure, je me suis adapté par rapport à ses désirs, avec souvent des répercussions très positives de sa part sur ce que je pouvais ajouter. J’adore cette exploration, qui permet de modifier le personnage avec son propre caractère, en quelque sorte de le faire entrer totalement dans ce que l’on est.


RM : A part ce rôle, vous chantez cette saison dans La Damnation, La Bohème, Manon ou du bel canto. Y a-t-il un plan défini, ou prenez-vous tout simplement les rôles parce qu’ils vous plaisent ?

PP : Cela fait partie d’un plan de carrière méticuleux, réfléchi avec mes professeurs vocaux et mon manager. Si je chante Bohème dans une saison, je dois aussi maintenir du bel Canto et Mozart, afin de ne surtout pas prendre que des rôles trop lourds vocalement. De plus, je veux aborder tous ces rôles d’une manière relativement bel cantiste, non seulement parce que c’est mon style, mais aussi afin de garder la voix la plus jeune possible le plus longtemps possible.

Je souhaite maintenir le bel canto encore de longues années à mon répertoire, en me permettant de monter au fur et à mesure sur des rôles un peu plus lyriques, en en visant certains pour mes quarante ans, dans cinq ans… Et concernant Mozart, j’aimerais en faire plus, notamment Ottavio (Don Giovanni) ou Ferrando (Così fan tutte), mais malheureusement on ne me les propose pas, sans doute parce qu’on cherche aujourd’hui un lyrico spinto pour ça.

RM : Vous apparaissez alors principalement dans l’opéra français et italien. En plus de Mozart, pourriez-vous vous ouvrir à d’autres répertoires ?

PP : J’adore explorer les langues et me suis longtemps passionné pour la langue française, considérée comme l’une des plus compliquée. Lorsque je chante français ou italien ou même allemand, beaucoup pensent que je parle véritablement ces langues. C’est un grand compliment que l’on me fait, mais cela vient finalement du fait que je me plonge dans la phonétique et dans le style de chaque idiome.

J’étudie notamment avec une application sur téléphone, grâce à laquelle je me corrige, de même que je demande à des natifs de lire certaines phrases, afin de retenir exactement les intonations et la prononciation. Ensuite, je récite les phrases au micro de mon téléphone et je vois ce qui s’écrit à l’écran. Si j’ai un doute, je retraduis en anglais ce qui est apparu, afin de vérifier que cela veut bien dire quelque chose. Cette technique fonctionne parfaitement pour l’italien et pour le français, donc je crois qu’elle pourrait à terme servir encore pour d’autres langues.

RM: En plus de faire un grand ténor, vos parents ont eu la bonne idée d’en avoir également un second ! Avez-vous des projets avec votre frère Amitai Pati prochainement ?

PP : J’ouvre la saison de Rouen et lui la referme ! C’est une coïncidence, mais j’aimerais faire plus de choses avec lui. Nous avons un projet d’enregistrement à deux, voire à trois avec ma femme, Amina Edris. Il est vraiment beau de voir comment nous avons commencé il y a quelques années en Nouvelle-Zélande, et où nous en sommes tous aujourd’hui. Pour être honnête, c’est un rêve qui devient réalité et j’espère que nous allons encore en profiter !


RM: En cette période de reprise pour le spectacle vivant, quel message aimeriez-vous transmettre ?

PP : Il est surprenant de voir la réaction des gens aujourd’hui. Ils n’osent plus vraiment applaudir ni s’épancher, comme si on leur avait interdit de ressentir des choses. Sur Rigoletto, même si c’était une proposition intellectuelle de l’œuvre, le public ne semblait plus savoir s’il avait le droit de crier ‘bravo’ après les grands airs. L’énergie est donc assez différente d’avant la crise sanitaire et on sent qu’il faut reconstruire une partie des sensations. J’aimerai encourager l’audience à s’épanouir, car l’opéra est fait pour ça !

Crédits photographiques : Parlophone Records Ltd (Pene Pati) & © Michael Macor/The Chronicle (Pati & Edris) & ©Eric Bouloumie (Roméo à Bordeaux)

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