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Massenet et ses élèves au Palazzetto Bru Zane

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Venise. Palazzetto Bru Zane. Festival Massenet l’incontournable. 2-X-2022. Jules Massenet (1842-1912) : Dix pièces de genre ; Deux Impromptus (Eau dormante-Eau courante) ; Papillons noirs-Papillons blancs ; Valse très lente ; Valse folle. Reynaldo Hahn (1874-1947) : Portraits de peintres. Paul Hillemacher (1852-1933) : Rêverie. Xavier Leroux (1863-1919) : Deuxième Romance. Gabriel Pierné (1863-1937) : Étude symphonique. François Dumont, piano

Ce mois d’octobre, le rend hommage à avec six concerts à Venise, dédiés à sa musique vocale, mais aussi à sa musique instrumentale.

Le , centre de musique romantique française établi à Venise, inscrit chaque saison deux grands cycles dans sa programmation, l’un dédié à une figure inconnue du paysage musical (voire plusieurs), l’autre à un compositeur majeur dont un pan de l’œuvre ignoré mérite une redécouverte. Tandis que les compositrices oubliées du XIXᵉ siècle seront mises à l’honneur au printemps prochain, c’est , « incontournable » figure du XIXᵉ siècle, qui est célébré en ouverture de saison. Six concerts ponctuent ce mois d’octobre, et de novembre à juillet, quatre opéras feront rayonner en Europe le nom du compositeur : Werther (dans sa version pour baryton), mais également trois autres beaucoup moins illustres. 

En cette fin XIXᵉ, Massenet ne fait pas de vagues. Il n’est ni un penseur de l’art, ni un théoricien. Lauréat du Prix de Rome, membre de l’Académie des Beaux-Arts, mais aussi membre de la toute jeune Société nationale de Musique, il compose, il enseigne et récolte le succès. « Sa musique ne désarçonne pas, et raconte des histoires qui parlent à la société parisienne fin de siècle » nous dit Étienne Jardin, directeur de la recherche et des publications du Palazzetto Bru Zane. Ses sujets varient : du fantastique, du féérique, de l’antique, de l’exotique, du médiéval… tout ce que la Belle Époque et l’esprit de son style éclectique réclament ! Werther, Thaïs et Manon, à la rigueur Don Quichotte : là croit-on avoir résumé l’œuvre de Massenet. Mais qui connait Hérodiade, Ariane, et Grisélis ? Trois opéras parmi la quarantaine (dont certains inachevés ou perdus) que constitue la production de ce compositeur qui ne connut aucun « four ». Le Palazzetto Bru Zane a entrepris d’exhumer ces ouvrages lyriques injustement tombés en désuétude, mais aussi de promouvoir tout ce qui a pu être occulté par la place centrale qu’a prise l’opéra dans son œuvre. Entre récitals de mélodies, d’airs d’opéras et d’oratorios, et concerts de musique de chambre, c’est à un récital de piano de que le public était convié dans le salon de musique du petit palais vénitien. 


Excellent pianiste, Massenet a commencé par composer pour son instrument, avant de se consacrer aux formes lyriques et orchestrales. Ses Dix Pièces de genre sont des miniatures très recherchées des éditeurs, destinées à être jouées dans les salons bourgeois de l’époque. Leur modeste ambition (d’un niveau technique accessible pour un bon amateur) n’en fait pas pour autant des œuvres mineures, quoique considérées comme telles par nombre d’interprètes. C’est ce que nous démontre : on découvre non sans étonnement des pièces d’un intérêt musical avéré, dont chacune est caractérisée, possède sa couleur, son charme et une écriture recherchée. La première Nocturne et la troisième Barcarolle révèlent déjà le génie mélodique du compositeur. La vivacité de Marche et de Saltarello côtoie un « Rigodon » ornementé et revisité, une Vieille chanson et une Légende au vague parfum à l’ancienne, une Fughetta toute en notes détachées s’inspirant du baroque, une Élégie mélancolique, et un Carillon sonnant à toute volée, dont l’écriture polyphonique est abondamment baignée de pédale. Des années plus tard, à la mort de son maître Ambroise Thomas, Massenet quitte le conservatoire et revient au piano et aux salons parisiens. La Musique pour bercer les petits enfants est une de ses pièces tardives, miracle de douceur hypnotique sous les doigts du pianiste. Les suivantes, qui vont par deux, regardent vers l’impressionnisme à la Debussy : ses Deux Impromptus intitulés Eau dormante-Eau courante et surtout son diptyque Papillons noirs-Papillons blancs sont sujets à expérimentations pianistiques, recherche de sonorités, de couleurs, d’impressions. Ces pièces-là vont assurément plus loin dans la quête de modernité que celles de jeunesse, et François Dumont prend un plaisir manifeste à en révéler toutes les subtilités, la délicatesse de l’écriture, invitant l’auditeur dans leurs univers expressifs et opposés, des profondeurs de l’eau à la vivacité de son courant, des étranges Papillons noirs aux tournoiements volubiles et gracieux battements d’ailes de Papillons blancs. Et c’est un regard amusé que le compositeur porte sur son temps en écrivant sa Valse très lente, très très lente même, alors que valses lentes, plus que lentes (Debussy), sentimentales, ou encore langoureuses (Saint-Saëns) sont à la mode. On ne boude pas son raffinement et sa séduction, pas plus que la fougue et l’humour de sa Valse folle dédiée à Raoul Pugno, d’une grande vélocité. 

La seconde partie du concert est consacrée aux élèves de Massenet, compositeur mais aussi professeur à succès dont la capacité à former des Prix de Rome a fait la notoriété. Qu’il s’agisse de et ses quatre Portraits de peintres illustrant Les Plaisirs et les jours de Marcel Proust, ou de dont on écoute une tendre Romance, ou encore de dont la Rêverie fut un tube des salons, la veine mélodiste héritée du maître est reconnaissable dans leurs musiques tout autant que la finesse de l’écriture. Pour autant, il est intéressant de constater que les disciples ont su suivre leurs propres voies, comme « différentes pousses parties d’une seule souche » (Étienne Jardin), et ce programme qui se conclut par une Étude symphonique de (extraite de sa Suite de concert), d’une ébouriffante virtuosité, pourrait constituer une sorte d’anthologie poétique et musicale de cette Belle Époque que la personnalité hors norme de Debussy a mise en arrière plan. François Dumont rend admirablement justice à cette musique délicieuse qui n’a rien de convenu, réveille avec sensibilité et poésie sa fraîcheur et sa séduction, et le directeur artistique du Palazzetto Bru Zane a bien raison d’ouvrir la grande porte du récital à ces pièces que l’on a parfois pu entendre au concert, mais seulement en bis ! 

Crédit photographique © Matteo de fina/Palazzetto Bru Zane

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Venise. Palazzetto Bru Zane. Festival Massenet l’incontournable. 2-X-2022. Jules Massenet (1842-1912) : Dix pièces de genre ; Deux Impromptus (Eau dormante-Eau courante) ; Papillons noirs-Papillons blancs ; Valse très lente ; Valse folle. Reynaldo Hahn (1874-1947) : Portraits de peintres. Paul Hillemacher (1852-1933) : Rêverie. Xavier Leroux (1863-1919) : Deuxième Romance. Gabriel Pierné (1863-1937) : Étude symphonique. François Dumont, piano

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