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Il était deux Chevaliers à la rose en Avignon

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Avignon. Opéra Grand Avignon. 7-X-2022. Richard Strauss (1864-1949) : Der Rosenkavalier, opéra en 3 actes sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène : Jean-Claude Berutti. Décors : Rudy Sabounghi. Costumes : Jeanny Kratochwil. Lumières : Christophe Forey. Avec : Tineke Van Ingelgem, soprano (La Maréchale) ; Mischa Schelomianski, basse (Baron Ochs de Lerchenau) ; Hanna Larissa Naujoks, mezzo-soprano (Octavian) ; Jean-Marc Salzmann, baryton (Monsieur de Faninal) ; Sheva Tehoval, soprano (Sophie de Faninal) ; Dana Axentii, mezzo-soprano (Marianne Leitmetzerin) ; Krešimir Spicer, ténor (Valzacchi) ; Hélène Bernardi, soprano (Annina) ; Jean-François Baron, basse (un Commissaire de police) ; Olivier Trommenschlager, ténor (le Majordome de la Maréchale/le Majordome de Faninal/un Aubergiste) ; Saied Alkhouri, baryton (un Notaire) ; Carlos Natale, ténor (un Chanteur) ; Clelia Moreau, soprano (une Modiste) ; Mathias Manya, ténor (un Éleveur d’animaux). Chœur (chef de chœur : Aurore Marchand) et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon (chef de chœur : Florence Goyon-Pogemberg) et Orchestre national Avignon-Provence, direction musicale : Jochem Hochstenbach

L’Opéra Grand Avignon renouvelle le coup d’éclat de son Peter Grimes de 2021 en ouvrant sa saison 2022 avec un grand-chef d’œuvre du XXe siècle.

On rapporte qu’à la création à Dresde, en 1911, du chef-d’œuvre d’Hofmannsthal mis en musique par le compositeur de Salomé, on avait affrété des trains spéciaux au départ de Berlin et même que le cinquième opéra de avait généré nombre de produits dérivés : savon à la rose, figurines de porcelaine… On ne peut pas dire qu’un bon siècle après, les trains reliant Paris à Avignon ont été bondés, les quelques rangées de fauteuils désertés de la salle réouverte un an plus tôt donnant une idée de la popularité plus relative qu’on ne l’aurait pariée de cet opéra irrésistible à l’inspiration littéraire et musicale du plus haut niveau. D’autant que cette nouvelle production valait qu’on prît le train aussi pour elle.

Le Chevalier à la rose nécessite des compétences gigantesques. C’est le premier mérite de la maison dirigée par Frédéric Roels que d’être parvenue, via une intelligente coproduction avec le Theater Trier, à les réunir toutes. En premier lieu un dans une forme assez éblouissante, survitaminé par , actuel directeur musical de la maison allemande. Dès les redoutables premières mesures, les cors rugissent, imposant un aplomb qui ne se démentira quasiment jamais : le babil virtuose de la comédie en musique, la suspension fascinée des affects lyriques, les torrents cataclystiques, et la ciselure de bon nombre de détails, la harpe bénéficiant de la plus ardente attention. L’équilibre fosse-plateau est remarquablement géré, ainsi que l’on peut s’en rendre compte au moment du défilé de quémandeurs du I, ou encore des épatantes scènes de foule où le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon font grande impression.

La pléthorique galerie de rôles secondaires est globalement bien distribuée. Le jeune , très sollicité par la mise en scène (les deux Majordomes et l’Aubergiste), monte un peu vertement à l’assaut des aigus meurtriers concoctées par un compositeur auto-déclaré allergique aux ténors, même de caractère. De même envoyé au front sans ménagement par le compositeur, le Chanteur de en revient avec presque tous les lauriers. Jean-Marc Salzmann, qui fréquente le rôle depuis les années 90, est un Faninal d’expérience en ravi de la crèche. Joliment croquée par la costumière, dessine une très fine Marianne Leitmetzerin ; Helène Bernardi, Annina précise et sonore (même dans les ensembles), forme avec le Valzacchi de luxe de Krešimir Spicer un couple de paparazzi assez tordant. Mischia Schelomianski affirme l’envergure et la tessiture d’Ochs. , jeune Maréchale au medium un peu confidentiel, grandit peu à peu sous nos yeux. effleure avec une infinie précaution les aigus radieux du rôle, au-dessous desquels elle fait par ailleurs pleinement vivre sa Sophie. Le mezzo cuivré, la puissance de feu, la silhouette de tous les possibles : , appelée à la rescousse quatre jours avant la première, possède, quant à elle, les attributs d’un authentique Octavian.

Directeur d’opéra du Theater Trier depuis 2018, est un homme de théâtre (il dirigea notamment le Théâtre du Peuple à Bussang) et un mélomane, qui a quelques opéras à son actif. Sa lecture du Rosenkavalier affiche assez vite trois atouts. Tout d’abord la distance prise d’avec la bonbonnière XVIIIe du livret dont plus guère ne veulent aujourd’hui. Les élégants costumes noirs revêtus par les protagonistes pointent une aristocratie contemporaine habitant des demeures d’un temps révolu, mais que tente encore le suranné : à l’Acte II, on « joue au Chevalier à la rose » autour d’une rose dont le rouge sang entr’aperçu au I est revenu à l’argent de la tradition.

Ensuite la mise en miroir avec le film de Robert Wiene (Der Rosenkavalier, 1926) pour lequel Strauss avait composé une bande-son spécifique (apprend-on au premier entracte), un film muet dont les images offrent un émouvant contrepoint à la mise en scène avignonnaise. Le fantôme de la Maréchale peut ainsi hanter le II, sa mélancolie cinématographique en noir et blanc surplombant l’insouciance chromatique des jeunes amants en chair et en os. Deux Chevaliers à la rose pour le prix d’un, donc, dans un dialogue, jusqu’à la fin, assez productif : au tomber de rideau du I, se superposant au papier peint de l’appartement de la Maréchale, dont les murs sont en train de se disloquer, les plans choisis du film disent assez bien un univers en train de se métamorphoser. Une dislocation progressive qui conduira, au III, à l’envers du décor d’un théâtre nu : un effet beaucoup vu mais qui fonctionne toujours à plein.

Enfin on suit avec un constant intérêt la direction d’acteurs et ses trouvailles : la rose qui tombe entre les deux amants, dont les perruques se cognent ensuite lorsqu’ils se penchent pour les ramasser… Berutti n’oublie personne, invitant à regarder dans les coins de cet opéra à la confusion des genres assumée : le Baron Ochs, stupide au point de ne pas voir le dialogue amoureux que la Maréchale et Oktavian continuent d’entretenir sous ses yeux et sur ses genoux ; le coiffeur Hippolyte dégenré en Hippolyta ; le Notaire partant filer le parfait amour avec le Chanteur… Au bout de trois bonnes heures de musique, alors qu’on se demandait encore quand le metteur en scène allait enfin tenir les promesses de sa note d’intention (« Le personnage principal, c’est le temps », ainsi que l’avait magnifiquement pensé, mais aussi mis en image, Barrie Kosky à Munich), surgit Mohammed, le page muet, lui aussi dégenré sans que son prénom eût été changé, muni d’un énorme sablier sur lequel il s’endort. Une jolie image sur une scène peu à peu désertée par son décor, mais qui aurait plus de force encore si la coulisse avait pu accueillir la totalité des deux pans de murs survivants de l’appartement désormais évanoui de la Maréchale.

Crédits photographiques : © Mickaël & Cédric Studio Delestrade Avignon

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Avignon. Opéra Grand Avignon. 7-X-2022. Richard Strauss (1864-1949) : Der Rosenkavalier, opéra en 3 actes sur un livret de Hugo von Hofmannsthal. Mise en scène : Jean-Claude Berutti. Décors : Rudy Sabounghi. Costumes : Jeanny Kratochwil. Lumières : Christophe Forey. Avec : Tineke Van Ingelgem, soprano (La Maréchale) ; Mischa Schelomianski, basse (Baron Ochs de Lerchenau) ; Hanna Larissa Naujoks, mezzo-soprano (Octavian) ; Jean-Marc Salzmann, baryton (Monsieur de Faninal) ; Sheva Tehoval, soprano (Sophie de Faninal) ; Dana Axentii, mezzo-soprano (Marianne Leitmetzerin) ; Krešimir Spicer, ténor (Valzacchi) ; Hélène Bernardi, soprano (Annina) ; Jean-François Baron, basse (un Commissaire de police) ; Olivier Trommenschlager, ténor (le Majordome de la Maréchale/le Majordome de Faninal/un Aubergiste) ; Saied Alkhouri, baryton (un Notaire) ; Carlos Natale, ténor (un Chanteur) ; Clelia Moreau, soprano (une Modiste) ; Mathias Manya, ténor (un Éleveur d’animaux). Chœur (chef de chœur : Aurore Marchand) et Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon (chef de chœur : Florence Goyon-Pogemberg) et Orchestre national Avignon-Provence, direction musicale : Jochem Hochstenbach

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