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À l’Atelier lyrique de Tourcoing, redécouverte d’Eugène Walckiers, le bel excentrique

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Tourcoing. Grande auditorium du Conservatoire. 8-XI-2022. Eugène Walckiers (1793-1866) : quatuor pour flûte, violon alto et violoncelle, en ré majeur opus 50; quintette pour flûte et quatuor à cordes en la majeur opus 49, donné dans sa version avec contrebasse ad libitum. Anton Reicha (1770-1836) : 18 variations, fantaisie et fugue sur le thème « Se Vuol Ballare » des Nozze di Figaro de Mozart, en sol majeur, pour flûte, violon et violoncelle en sol majeur. Alexis Kossenko, flûte ; Daniel Sepec et Gilone Gaubert, violons ; Lea Hennino, alto ; Christophe Coin, violoncelle ; Gautier Blondel, contrebasse

Dans le cadre de la saison de l’Atelier Lyrique de Tourcoing, l’enthousiaste et ses amis chambristes nous permettent (re)découvrir le nom et surtout l’œuvre inclassable du compositeur-flûtiste nordiste , atypique et iconoclaste figure du Paris romantique.

Voici dix ans qu’, bien connu aujourd’hui pour ses activités de directeur musical des Ambassadeurs/La Grande Écurie, mais avant tout flûtiste de son état, s’est penché une première fois, à l’instigation de collègues, sur la vie et l’œuvre d’ (1793-1866). Il a en quelque sorte profité de la période des confinements sanitaires pour mener à bien ses recherches. Certes le nom de cet illustre inconnu était célébré par les instrumentistes pour sa méthode de flûte de 1829, ouvrage « supérieurement rédigé, avec une finesse de la psychologie, une approche musicale et un aspect didactique tout à fait hors normes et d’une grande subtilité » (Alexis Kossenko dixit) pour qui s’intéresse à la pratique historique et aux techniques de jeu de l’instrument, alors en pleine révolution organologique durant cette période romantique. Mais cet aspect pédagogique occultait, à vrai dire, la vie et l’œuvre d’un assez déroutant personnage.

Eugène Walckiers naît en Avesnes-sur-Helpe, en 1793, dans l’actuel département du Nord, à proximité de la future frontière belge. Orphelin à dix ans, il est placé en éducation chez un arpenteur-géomètre qui détecte ses exceptionnelles capacités musicales. Engagé comme flûtiste dans la musique militaire de l’Empereur avec son frère, il assiste en retrait à la bataille de Waterloo. Il persévère à la Restauration dans la carrière de musicien militaire et vit en province (Soissons, Le Havre). Puis sur les conseils de Boieldieu, il « monte » à Paris pour suivre l’enseignement théorique et compositionnel d’ et également bénéficie des conseils du flûtiste Toulou.

Son œuvre peut se répartir en trois phases. Tout d’abord le flûtiste virtuose « arrange » ou varie des airs d’opéra à la mode, parfois avec l’aide de Kalkbrenner pour la rédaction de la partie de piano. Les éditeurs comme le public sont très friands de telles versions aménagées pour la pratique privée didactique ou salonnarde. Ensuite, il s’essaye à partir de 1835, parallèlement, à la « grande » musique de chambre, avec des œuvres bien plus vastes et originales (du trio au quintette), au souffle romantique et aux effets tantôt humoristiques tantôt théâtraux : des partitions où la flûte, au milieu des cordes partenaires, intègre une touffue structure dialogique. En fin de vie, probablement à la suite de contacts avec Georges Onslow, dont il revendique l’amitié et la filiation, il délaisse d’avantage son instrument principal et rédige outre un opéra-comique et une symphonie, des œuvres chambristes plus ambitieuses encore, parfois non éditées, au contraire de toute sa production précédente, et en conséquence pour certaines d’entre elles perdues (comme les septuor et octuor, mêlant bois et cordes composés à la manière des ultimes opus d’Onslow, et qu’il considérait comme ses maîtres-œuvres). Il meurt, dans une relative indifférence en 1866, bien qu’un long obituaire soit publié dans le bulletin de la Société des compositeurs de la Musique.

Ce soir, c’est la période médiane du compositeur qui est (re)présentée avec deux œuvres pour flûte et cordes : le quatuor opus 50 ainsi que le quintette opus 49 donné … à six par le recours bienvenu à la contrebasse doublant le violoncelle « ad libitum » et conférant une aura de symphonie « de salon » – comme le disait Reicha – à toute l’œuvre. Voilà une musique savamment construite, drôlement bien menée à bien des égards, tant par sa trame polyphonique que virtuose dans sa sollicitation instrumentale ou précise dans ses nuances imagées (parfois dignes d’un Satie : chauffez ! avec mollesse, coup de langue moelleux, avec une expression naïve, entre autres exemples) mais prodigue de ses effets pétris d’humour, aussi surprenants qu’iconoclastes, tordant le cou à toute éloquence téléphonée ou bien-pensante. L’harmonie est très vagabonde tant par les modulations incongrues vers des tonalités très éloignées de la tonique fondamentale que par l’usage de dissonances assez incroyables et souvent non préparées !

Walckiers s’avère donc, à l’image de son portrait-daguerréotype, évoquant « la figure de Doc Emmett Brown dans Retour vers le futur » (A. Kossenko) un compositeur délibérément marginal voire excentrique, que nous rapprocherions sous d’autres latitudes, de son exact contemporain suédois Franz Berwald. Ses deux œuvres ne sont pas de simples faire-valoir pour le flutiste, mais demeurent exigeantes pour chaque instrumentiste, démocratiquement sollicité pour sa virtuosité et pour sa participation à l’élaboration du discours. Certes, l’ancrage demeure référencé : le clin d’œil à la musique populaire peut faire songer à Papa Haydn, tel ce thème de polka auvergnate, en guise refrain du final du quatuor. Mais le traitement « déjanté » imposé à ce mouvement au gré de ses épisodes variés (rythmes accents, tempi) débouche au beau milieu du mouvement sur une suave citation quasi textuelle sans doute voulue, et très ralentie de la valse de la Symphonie Fantastique de Berlioz, avant une coda, échevelé cancan préfigurant Offenbach !

Le Quintette opus 49 très original dans sa découpe formelle se veut plus ambitieux encore (trente-cinq minutes de pleine musique) notamment dans son premier mouvement, sorte de portique mi grandiose, mi amusé, de proportions quasi symphoniques. Le thème et le parcours du mouvement lent à variations reprennent (mais en mode mineur) le canevas harmonique du final de la Symphonie « Eroica » de Beethoven, le scherzo très aérien, d’une volatilité d’elfe, évoque un Mendelssohn français, alors que le final, très décapant, à épisodes quasi opératiques se souvient sans doute de Rossini, notamment l’orage de l’ouverture de Guillaume tell ou de la tempête burlesque surgissant dans la scène du couvent du Comte Ory de Rossini, avant de finir laconiquement après tous ces épisodes.

Alexis Kossenko, admirable flûtiste, usant d’un instrument historique – non précisé dans le programme – mène du bout de son instrument l’ensemble chambriste avec toute la vivacité d’esprit requise mais aussi avec cette amoureuse plénitude sonore, cette musicalité piquante et déboutonnée dictée par cette musique si évocatrice et intentionnelle. Il peut compter sur la complicité de musiciens historiquement informés bien connus pour leur solide parcours, au premier chef desquels on citera le violoniste allemand , konzertmeister de la Deutsche Kammerphilharmonie Bremen, partenaire chambriste habituel entre autres d’Andreas Staier, et le violoncelliste français plus que chevronné et bien connu : les trois instrumentistes nous gratifient d’ailleurs en trio, en guise d’intermède entre les deux partitions du génie local, des hilarantes dix-huit Variations fantaisie et fugue sur le Se vuol ballare des Nozze di Figaro de Mozart, au fil desquelles le maître révéré Reicha s’ingénie à décomposer, railler et réduire en miettes, avant d’en faire un sujet contrapuntique, le canevas harmonique a priori simpliste de l’air d’opéra bien connu.

Mentionnons pour deux pièces de résistance du programme les superbes participations de la jeune , chambriste recherchée et altiste très prometteuse de la nouvelle génération et pour le seul Quintette opus 49, le second violon tour à tour ductile enjôleur ou autoritaire de membre, entre autres, des Talents Lyriques de Christophe Rousset ou de l’ensemble Pulcinella d’Ophélie Gaillard, outre une importante carrière de soliste au violon et au pianoforte ! Dans cette même œuvre, le contrebassiste , bien connu dans le domaine de la musique ancienne (notamment au sein du Banquet Céleste de Damien Guillon) apporte par son sens de la permanente relance du discours une touche de swing assez irrésistible et vivifiante.

Ce concert réjouissant et hors des sentiers battus préfigure la parution en janvier 2023 d’un coffret de quatre CD chez Aparté, exclusivement consacré à l’attachante et imprévisible personnalité d’Eugène Walckiers, où figureront entre autres le quatuor et le quintette présentés ce soir par les mêmes interprètes, au milieu d’une kyrielle d’inédits au disque. A coup sûr, une nouveauté à ne pas rater pour les amateurs de raretés ou de partitions instrumentales peu ou pas connues du Paris romantique.

Crédits photographiques les Ambassadeurs/La Grande Ecurie : © Atelier lyrique de Tourcoing
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Tourcoing. Grande auditorium du Conservatoire. 8-XI-2022. Eugène Walckiers (1793-1866) : quatuor pour flûte, violon alto et violoncelle, en ré majeur opus 50; quintette pour flûte et quatuor à cordes en la majeur opus 49, donné dans sa version avec contrebasse ad libitum. Anton Reicha (1770-1836) : 18 variations, fantaisie et fugue sur le thème « Se Vuol Ballare » des Nozze di Figaro de Mozart, en sol majeur, pour flûte, violon et violoncelle en sol majeur. Alexis Kossenko, flûte ; Daniel Sepec et Gilone Gaubert, violons ; Lea Hennino, alto ; Christophe Coin, violoncelle ; Gautier Blondel, contrebasse

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