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Thielemann et le Philharmonique de Vienne : Bruckner for ever

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Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie en fa mineur WAB 99 dite « Symphonie d’étude » ; Symphonie en ré mineur dite « Nulte Sinfonie » WAB 100 ; Symphonie n° 5 en si bémol majeur WAB 105. Orchestre philharmonique de Vienne, direction : Christian Thieleman. 1 Blu-ray Unitel Edition. Enregistré « live » sans public au Musikverein de Vienne en mars 2021. Notice bilingue : anglais-français. Durée : 176 minutes + bonus 78 minutes

 

Ce troisième volet de la collection « Bruckner 11 » présente un double intérêt qui n’échappera pas aux « Bruckneromanes » puisqu’il apparie, d’une part, la célèbre Symphonie n° 5 et les deux rares symphonies d’étude WAB 99 et WAB 100, et qu’il s’inscrit, d’autre part, dans un projet d’intégrale actuellement en cours avec le Philharmonique de Vienne, première intégrale Bruckner des Viennois avec le même chef, qui devrait trouver son terme en 2024 pour le 200e anniversaire de la naissance du compositeur.

Après qu’il vient d’achever l’intégrale des symphonies du maitre de Saint Florian avec la Staatskapelle de Dresde pour le label Sony, Chritian Thielemann, brucknérien reconnu s’il en est puisqu’appartenant au club très fermé des chefs ayant enregistré plusieurs intégrales du compositeur viennois, à l’instar de Jochum ou Barenboïm, remet une fois encore son Bruckner sur le métier avec ce nouvel opus, à la tête, cette fois, des Wiener Philharmoniker ; une nouvelle somme brucknérienne regroupée sous le titre « Bruckner 11 » qui prend en compte, de façon très judicieuse, les deux rares symphonies initiales WAB 99 et WAB 100 qui s’ajoutent ainsi au corpus « canonique » des neuf symphonies ultérieures.

Loin de nous présenter une lecture anecdotique et quelque peu distanciée de ces deux œuvres peu connues et un peu méprisées, enregistrées pour la première fois par les Viennois et le chef allemand, et le Philharmonique de Vienne nous en offrent, a contrario, une interprétation brillante et attentive qui s’applique à mettre au jour les prémisses d’un « style brucknérien » qui se confirmera lors des différentes étapes de sa quête symphonique.

Composée en 1863, la Symphonie WBA 99 dite 00 est une véritable symphonie d’étude, écrite après l’achèvement de son cursus auprès de ses professeurs Sechter et Otto Kitzler. Certains ont pu la trouver limitée dans son inspiration…Christian Thielemann nous en donne une belle interprétation où les admirateurs de Bruckner se plairont à exhumer, surtout dans les deuxième et troisième mouvements, toutes les caractéristiques qui feront la notoriété des opus ultérieurs. Ainsi notera-t-on le bel élan dynamique, la puissance, et l’équilibre entre vents et cordes, magnifiés par la richesse en nuances rythmiques et dynamiques de l’interprétation dans l’Allegro ; la richesse de l’Andante marqué par le dialogue entre cors et cordes, les solos de la petite harmonie (hautbois et clarinette) avant que le phrasé ne se creuse pour s’affermir dans des contrastes bien marqués teintés d’attente et de tension (percussions) ; et plus encore le Scherzo déjà typiquement brucknérien par son allure très enlevée avec des cordes tranchantes sur lequel se déploient de beaux contrechants de cor, suspendu en son mitan par un trio plus apaisé qui repose essentiellement sur les bois ; avant de conclure par le Finale qui retrouve le climat de l’Allegro initial avec une coda dynamique et tendue aux allures schumaniennes évoquant la « Rhénane ».

Bien différente, mais affirmant de façon encore plus prégnante son appartenance brucknérienne, la Symphonie WAB 100 en ré mineur dite Nulte Sinfonie, fut composée initialement en 1863-1864, reprise en 1866 et 1869 avant d’être annulée par le compositeur peu avant sa mort, probablement du fait de remarques désobligeantes de la part du chef Otto Dessoff… Elle fut créée en 1924, ce qui signifie que Bruckner ne l’entendit jamais ! Le premier mouvement Allegro séduit par sa mystérieuse entame sur un tempo lent bientôt suivie d’un grand crescendo parfaitement mené par Christian Thielemann, mêlant solennité et religiosité dans lequel s’affirme de façon évidente la personnalité musicale de Bruckner. On y admire là encore la richesse en nuances rythmiques et dynamiques ; l’Adagio impressionne, quant à lui, par son intériorité fervente aux allures de prière, portée par la beauté de la ligne mélodique et la transparence de la texture qui exalte la clarté de la polyphonie ; le Scherzo envoutant enivre par sa dynamique comme par la cohésion du tutti d’où émergent des performances solistiques individuelles de haute tenue. Par contraste, le trio rayonne de lyrisme ; le Finale surprend une fois encore par son tempo lent en ouverture. Très cuivré, on peut toutefois lui reprocher une certaine lourdeur où la puissance d’évocation des symphonies ultérieures semble faire défaut malgré la science de Bruckner dans les combinaisons fuguées.

La Symphonie n° 5 (pour laquelle Christian Thielemann a une sympathie particulière pour l’avoir entendue pour la première fois à l’âge de 16 ans à Berlin sous la baguette de Karajan qui deviendra ultérieurement son maitre) referme de façon particulièrement pertinente le présent enregistrement puisqu’elle reprend à son compte, de manière magistrale, toutes les caractéristiques déjà évoquées précédemment, combinant avec une science incomparable inspiration théologique et maitrise de la fugue. Qualifiée d’œuvre difficile d’approche et d’interprétation par la complexité de sa forme fuguée et par sa profonde spiritualité, elle fut composée entre 1875 et 1878, jamais retouchée (Bruckner voyait en elle son chef d’œuvre) constituant une véritable « Sinfonia Sacra » tout à la gloire de « l’Ecclesia militans ». Parfois contesté dans ses interprétations, Christian Thielemann nous en livre dans cet enregistrement vidéo, une lecture éblouissante de bout en bout, claire, comme allégée, évitant toute lourdeur mais conservant la tension, révélant chaque détail de l’orchestration sans jamais entamer l’unité du discours, dirigeant avec maestria, dans une complicité évidente, la phalange viennoise qui pour l’occasion semble avoir retrouvé tout son lustre, impressionnante par sa réactivité, comme par la sonorité superlative de ses pupitres (cordes et petite harmonie).

Après une introduction lente particulièrement émouvante, le premier mouvement Allegro unit dans une somptueuse alchimie la solennité grandiose des cuivres et un appel fervent à la foi soutenu par les cordes (choral de pizzicati, legato) et la petite harmonie (flute, clarinette). On admire déjà ce qui fera toute la grandeur de cette interprétation dans la gestion impressionnante de la dynamique (subtilité des nuances, contrastes bien marqués et impeccable maitrise des crescendos) ; l’ Adagio voit s’élever la cantilène du hautbois sur une belle ligne mélodique de cordes à la sonorité profonde et tendue ; le Scherzo, aux accents de länder, enlevé et dansant, mâtiné d’une pointe de rusticité (trio d’allure populaire) déploie une joie de vivre certaine sur les accents de la petite harmonie ; le Finale, véritable « Art de la fugue » selon Bruckner nous emmène dans une chevauchée épique qui combine tous les thèmes des mouvement précédents dans une construction grandiose, équilibrée, authentique cathédrale sonore recrutant tous les pupitres avant de s’achever dans une coda apocalyptique qui conclut de belle manière ce nouvel opus. Une prise de son efficace et une prise de vue assez conventionnelle mais attentive renforcent encore l’intérêt de cette intégrale, à suivre assurément.

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