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Myung-Whun Chung et Mahler : l’éternelle quête

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 9-XII-2022. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 9 en ré majeur. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Myung-Whun Chung.

Retrouvant l’ dont il est à présent directeur musical honoraire, offre au public de la Philharmonie de Paris une Symphonie n° 9 de bouleversante.

Pour qui avoue être devenu chef d’orchestre pour diriger Mahler, le corpus symphonique du compositeur autrichien fut toujours comme une obsession, une sorte d’ éternelle quête, imposant de remettre régulièrement sur le métier, depuis son intégrale de 2004 avec ce même orchestre, les différents jalons de ce corpus symphonique, comme autant d’étapes d’une construction conduisant à un nouvel ordre réalisant l’impossible synthèse entre microcosme et macrocosme, entre silence et cri, entre la mort et la vie, autorisant alors seulement, après cet éprouvant cheminement, l’acceptation et l’adieu apaisé dans la sérénité et la paix… C’est finalement cet étonnant et douloureux parcours que nous propose en raccourci (quatre mouvements) la Symphonie n° 9, ultime symphonie achevée, testamentaire et récapitulative, composée en 1909, mais créée en 1912 à Vienne par Bruno Walter, un an après la mort du compositeur, sans que celui-ci n’ait pu échapper à la malédiction des « neuvièmes » ayant touché Beethoven, Schubert et Bruckner avant lui.

Dirigeant sans partition, les yeux le plus souvent fermés avec une gestique limpide et économe, Myung-Whun Chung à la tête d’un « Philhar » très affuté (ce même programme a été donné la veille à la Halle aux grains de Toulouse) nous en livre une interprétation originale et passionnante, haute en couleur, d’une rare justesse de ton et d’une vivifiante maturité.

Lieu de toutes les angoisses, réputé difficile d’interprétation par sa dualité oscillant entre la vie et la mort, bien souvent malmené car réduit à un poudroiement orchestral chaotique, le premier mouvement Andante commodo séduit, ici, dès la symphonie de timbres de l’entame (cordes, harpe et cor) par la transparence de la texture orchestrale comme par la clarté du discours qui mêle dans un émouvant syncrétisme parfaitement construit, le dramatisme douloureux d’un chant d’adieu (cuivres et timbales) et le lyrisme intense d’une tendre berceuse comme un illusoire hymne à la vie (cordes et petite harmonie). Sur un tempo d’une lenteur impressionnante, Myung-Whun Chung fait alterner les épisodes de détente et de tension en accentuant les nuances rythmiques et dynamiques, majorant à l’envi l’expressivité et l’impact émotionnel d’une interprétation qui réussit à fédérer tout à la fois une vision analytique des moindres détails de l’orchestration, une lisibilité parfaite des plans sonores (contrechants, spatialisation des cuivres) et la globalité d’un discours haletant qui fait sens de bout en bout. Concernant les performances solistiques, toutes sollicitées abondamment dans cette partition, on notera tout particulièrement le superbe et très caractéristique solo de flute de Mathilde Calderini, s’élevant au milieu du désert orchestral comme un émouvant soupçon de vie qui s’éteint avant que de renaitre à un autre monde avec le violon solo de Nathan Mierdl, répondant ainsi aux questions laissées en suspens précédemment par les « ewig » du Chant de la terre, qui trouveront une éclatante confirmation dans le poignant adieu de l’Adagio final.

Également convaincant le deuxième mouvement fait montre de son impeccable mise en place en même temps que de ses couleurs rutilantes dans son Länder d’une goguenarde rusticité (cordes tranchantes, basson et petite harmonie) qui nous ramène, dans un contraste saisissant aux joies terrestres, suivi d’une valse bien individualisée, chaotique et tourbillonnante, lourde de sous-entendus inquiétants où se distinguent en autres le pupitre d’altos et de trombones avant de se conclure sur un tempo plus lent chargé de charme et de nostalgie (altos).

Soutenu par une dynamique pleine d’allant le Rondo-Burleske déploie ensuite sa progression désordonnée, inexorable d’une fulgurante énergie, avec de violents contrastes émergeant d’une polyphonie dense (petite harmonie, alto solo) aux accents quasi expressionnistes, brutalement interrompu en son mitan par un solo de trompette d’un lyrisme déchirant, soutenu par de beaux contrechants de cor avant de conclure sur une coda cataclysmique.

A la fois recueilli et tendu l’Adagio final est conçu par Myung-Whun Chung comme un vaste lamento pour lequel le chef, ayant posé sa baguette sur le pupitre du premier violon, sculpte à pleines mains la matière sonore de façon très intériorisée en alternant silences et moments plus agités dans une péroraison bouleversante qui recrute tour à tour tous les pupitres et à laquelle succède un vaste crescendo parfaitement mené aux allures brucknériennes inondé de lumière et de solennité, avant que la musique ne retourne progressivement au silence, après quelques accords pianissimo indéfiniment prolongés, rare moment de grâce où silence et musique fusionnent pour devenir moyen d’ascèse, nous laissant enfin entrevoir ces horizons bleutés libérateurs tant attendus vers laquelle la quête mahlérienne n’a cessé de tendre… Bouleversant !

Crédit photographique : © Jean-François Leclercq

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Paris. Philharmonie. Grande Salle Pierre Boulez. 9-XII-2022. Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n° 9 en ré majeur. Orchestre Philharmonique de Radio France, direction : Myung-Whun Chung.

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