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Concert Court-Circuit, entre jubilation et obsession

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Paris. Auditorium du CRR. 10-I-2023. Thierry Blondeau (né en 1961) : Chambre froide, pour six musiciens (CM) ; Farnaz Modarresifar (née en 1989) : Silences inouïs pour sept musiciens ; Enno Poppe (né en 1969) : Brot, pour cinq musiciens ; Francesca Verunelli (née en 1979) : Cinemaolio pour six musiciens. Ensemble Court-Circuit, direction : Jean Deroyer

L’ et son chef retrouvent le plateau de l’Auditorium du CRR de Paris pour ce premier concert de l’année 2023, où quatre pièces pour petit ensemble, dont une création mondiale, sont à l’affiche.

Fixé près de Strasbourg où il enseigne la composition, est un compositeur que l’on entend trop peu sur la scène parisienne. Il est ce soir dans les rangs du public pour assister à la première mondiale de sa pièce pour trio à cordes, clarinette, piano et saxophone, Chambre froide ; l’occasion pour lui, pensions-nous, de venir sur scène dire quelques mots au public sur cette nouvelle œuvre. Mais le concert démarre sans préambule…

Le titre renvoie à l’ouvrage de Karin Serres Givrée. Givrée, Charlotte l’est devenue complètement, enfermée par mégarde dans la chambre froide du supermarché où elle travaille comme caissière. Dehors c’est la canicule. Dedans Charlotte meurt de froid, à petit feu… Une figure sonore, sorte de plainte émise par le saxophone souvent doublée par le violon, est réitérée de manière obsessionnelle, entretenue, propagée par l’ensemble instrumental – cordes vindicatives et tension qui exprime un combat sans espoir. Le « mécanisme fatal » est à l’œuvre dans un lent processus « d’engourdissement » de la matière (clarinette basse et violoncelle tirant de plus en plus les sonorités vers le grave) jusqu’à cette trame/tenue des instruments sonnant comme les mixtures d’un orgue sur laquelle se fige le mouvement. Superbe mais glaçant ! L’engagement des interprètes est total et la conduite de tout aussi impeccable.

Des ondes de choc se propagent également dans Silences inouïs (pour trio à cordes, clarinette, saxophone et flûte) de la compositrice iranienne , une pièce dont on suit le cheminement, entre violence des impacts et fragilité des textures. « Fin 2020-début 2021, les jours noirs s’enchaînaient dans mon pays d’origine », écrit Modarresifar dans sa note d’intention. Le flux sonore est discontinu, heurté, s’étranglant dans l’aigu (harmoniques prolongées du violon) avant de s’assombrir (saxophone baryton et flûte basse) jusqu’à la lente coulée dans les graves, coda introspective et vertigineuse qui laisse l’écoute dans la sidération : « le tout comme un silence des silences inouïs », ajoute la compositrice.

Le propos est plus abstrait mais non moins convaincant dans Brot (Pain en allemand) d’ où la batterie (Ève Payeur) vient hybrider les sonorités des trois instruments en vedette, cor (Antoine Dreyfuss), trompette (Laurent Bômont) et trombone (Alain Rigollet). Comme il aime le faire, au sein de son univers microtonal, Poppe part d’une cellule qui contamine les trois cuivres et se met à vivre et se développer dans un tourbillon de plus en plus dense (auquel participe le piano) jusqu’à un point culminant frôlant le chaos : « Ses mélodies sont comme des toupies qui tournent sur quelques hauteurs puis retombent », écrit Martin Kaltenecker (in « Du devenir spectral, l’outre-son »). On ne saurait mieux décrire Brot dont la virtuosité, la jubilation des timbres et la dramaturgie sonore sont magnifiquement servies par les interprètes et un chef qui en parfont la trajectoire.

Le ou les processus sont à l’œuvre également chez l’Italienne . Cinemaolio (littéralement « cinéma à huile ») pour trio à cordes, piano, flûte et clarinette, fait allusion à l’odeur piquante d’huile qui accompagnait autrefois l’appareil de projection cinématographique. Plastique et virtuose, la musique de Verunelli joue sur la complexité de fins mécanismes où la féérie ravélienne affleure, « dans une recherche inlassable du seuil », précise-t-elle. Le piano légèrement préparé de Jean-Marie Cottet participe activement à ce processus d’assemblage, la voix des interprètes mêlée aux timbres des instruments ajoutant à la singularité et au mystère des surgissements. Ainsi s’achève cette soirée, dans l’énergie du geste et la fantasmagorie des timbres prodiguées par un en très grande forme.

Crédit photographique : © Omer Corlaix

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Paris. Auditorium du CRR. 10-I-2023. Thierry Blondeau (né en 1961) : Chambre froide, pour six musiciens (CM) ; Farnaz Modarresifar (née en 1989) : Silences inouïs pour sept musiciens ; Enno Poppe (né en 1969) : Brot, pour cinq musiciens ; Francesca Verunelli (née en 1979) : Cinemaolio pour six musiciens. Ensemble Court-Circuit, direction : Jean Deroyer

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