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Vladimir Cosma : la petite musique du cinéma français

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Mes mémoires du Rêve à Reality, de Vladimir Cosma. Plon. 514 pages. Photos couleurs et noir et blanc. 24,90€. Octobre 2022

 

revient sur le parcours étoilé qui a fait de lui le compositeur dont les musiques pour le cinéma ont atteint le plus d’oreilles françaises.

« … le nom de est associé aux plus grands réalisateurs… » Cette accroche de la quatrième de couverture n’est pas sans engendrer quelque étonnement, et partant quelque hésitation quant à l’opportunité de s’immerger sérieusement dans les 500 pages de Mes Mémoires du Rêve à Reality, écrites par le compositeur officiel des amuseurs du cinéma français. Oury, Zidi, Molinaro, Veber et consorts, s’ils ont rempli les salles de cinéma en sachant « faire rire les honnêtes gens », sont généralement considérés comme des cinéastes sans style. On sera plus indulgent envers Yves Robert, Pascal Thomas, Pierre Richard, très certainement les réalisateurs les plus attachants du conséquent carnet d’adresses du compositeur franco-roumain, dont le savoir-faire consciencieux et souriant ne prétend pas davantage à un statut qu’on accordera plus volontiers, pour ne s’en tenir qu’au cinéma français, à (Godard, Truffaut…) au trop tôt disparu (Giovanni, Enrico, Korber…), à Philippe Sarde (Sautet, Téchiné, Tavernier…), à un entraîné par Jacques Demy à des sommets d’inspiration, ou encore au Michel Colombier d’Une chambre en ville que la France bouda en 1982 au profit du compositeur de L’As des as (sorti le même jour que le chef-d’œuvre opératique de Demy) : Vladimir Cosma !

De sa naissance à Paris en 1940, de sa jeunesse en Roumanie (où il apprit le violon dans un Bucarest tout juste secoué par la Seconde Guerre mondiale) au sein d’une famille dont le père était chef d’orchestre et ami avec Sergiu Celibidache et la mère championne sportive et joueuse de cartes occasionnelle avec Eugene Ionesco, à son exil définitif en France, le parcours de l’exilé Cosma fut, de fait, parsemé de rencontres étoilées. À 11 ans il notait ses idées musicales dans de grands cahiers (de vrais « trésors de guerre » dans lesquels il puisera toute sa vie) ; à 12 ans il était déjà joué, avant d’être suspecté, dans la Roumanie stalinienne de sa jeunesse, de par trop lorgner vers l’Occident ; à 22 ans il arrivait dans le Paris de Jean Wiéner (« Votre fils c’est la musique même… »), Martial Solal, Paul Kuentz (Cosma fut du célèbre ensemble), Claude Bolling, ou encore , qu’il décrit comme son mentor, et dont il fut l’assistant sur quelques titres dont l’immortel Les Demoiselles de Rochefort. Cosma fut lui aussi du prestigieux cheptel (Gerschwin, Bernstein, Glass…) de Nadia Boulanger : « La musique contemporaine, tout le monde peut en faire alors que personne d’autre ne peut écrire VOTRE musique. N’oubliez jamais qui vous êtes et d’où vous venez ! » Un enseignement qui, s’il ne lui fut pas d’une grande utilité pour composer le « slow parfait » Reality pour La Boum de Claude Pinoteau, lui permit de venir à bout d’une fugue pour Le Grand Blond avec une chaussure noire et même le frisson du dodécaphonisme pour Les Rois du gag !

C’est la rencontre avec Yves Robert en 1968 qui sonna l’envol d’une carrière riche de 186 opus pour le cinéma (neuf titres pour la seule année 1973 !) et 122 pour la télévision (les quelque peu sucrés Châteauvallon, L’Amour en héritage). Le cinéaste d’On ira tous au paradis fera appel à Cosma sur tous ses films à partir d’Alexandre le bienheureux. Une solide aptitude à se fondre dans les univers du rire à tout prix, une réactivité et une diplomatie à toute épreuve (jusqu’à être capable de composer depuis un lit d’hôpital !) permirent à Vladimir Cosma d’être invité au Dîner de cons, de se moquer du Distrait et des Malheurs d’Alfred, de choisir entre L’Aile ou la cuisse, de faire La Course à l’échalote, et de danser collé-serré avec Le Père Noël est une ordure

Celui que Jean Carmet intronisa « porte-bonheur pour les cinéastes » ne renia jamais ses origines : certains thèmes composés dans les Balkans devinrent des rengaines de films typiquement français. Sa musique, généralement pétillante et décontractée, semble s’acharner à invalider le sentiment ressenti par son auteur de n’avoir « aucun talent pour le bonheur ». Si elle ne dédaigne pas le flirt occasionnel avec l’inconséquence et l’impersonnalité de la musique dite de variété, elle fait en revanche toujours preuve d’un subtil souci de la couleur adéquate (« L’apport des musiciens solistes que j’engage est primordial. ») : l’instrumentarium mariachi de La Chèvre, le mélancolique sifflet des Compères, les cigales clandestines des Pagnol d’Yves Robert, sans oublier la flûte de pan et le cymbalum du Grand blond, dont le grand rétif à la musique de film Francis Veber avait inconséquemment osé dénier le haut potentiel. Veber qui finira par rendre les armes : « La musique est entrée dans mes films à mon corps défendant. » « C’est lui L’Emmerdeur » tacle assez joliment au final le gentil Cosma…

L’ouvrage regorge d’anecdotes : la mise au point de la danse de Rabbi Jacob, les sueurs froides du Grand Blond, les mouettes accompagnant Anny Duperey en Marilyn dans Un éléphant ça trompe énormément, la fascination de Louis de Funès pour Annie Girardot sous l’œil vigilant de Madame dans La Zizanie, les caprices de la diva de… Diva, un duel musical avec le grand Morricone pour L’As des as, l’« examen de passage » du Bal de Scola, les doutes de Veber sur la musique (une des plus attachantes de son auteur) des Compères (« une musique sifflée, ça porte malheur »), les lapins du fantasque Chet Baker, l’échange téléphonique Cosma-Le Pen pour L’Eté 36, la relation forcément inénarrable avec Mocky, qui préfère raconter ses films plutôt que de les montrer, et comment Charles Pasqua soi-même, dès 1990, encouragea Cosma à diriger lui-même, avec succès, en France et à l’étranger, des concerts entièrement consacrés à ses compositions.

Il arrive parfois à cet homme connu d’entendre des inconnus siffloter son Grand blond ou son Rabbi Jacob au volant d’une voiture ou sur un chantier… Un homme comblé, donc, qui a également pu se réjouir des baptêmes de deux écoles de musique portant son nom, en hommage à cet art d’une inépuisable richesse qu’il pratiqua avec une passion et une minutie d’artisan : « La musique de film n’est pas un genre à part entière, c’est un débouché, une opportunité de s’exprimer. » Préférant se dire « compositeur de musique » plutôt que compositeur de musique de film, il a aussi composé une poignée de concertos, une très émouvante Cantate 1209 sur le Sac de Béziers, et deux opéras dont Marius et Fanny, créé en 2007 à Marseille, par le couple franco-roumain formé par Roberto Alagna et Angela Gheorgiu : un joli coup de chapeau du destin adressé à un compositeur roumain devenu barde du cinéma français.

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