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L’Autre voyage : quelque part dans l’inachevé schubertien…

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Paris. Opéra Comique. 05-II-2024. L’Autre voyage. Tableaux lyriques sur des musiques de Franz Schubert (1797-1828). Direction et conception musicale : Raphaël Pichon. Mise en scène et décors : Silvia Costa. Orchestrations additionnelles et arrangements : Robert Percival. Dramaturgie : Antonio Cuenca Ruiz. Adaptation des textes : Raphaëlle Blin. Costumes et réalisations vidéo : Laura Dondoli. Lumières : Marco Giusti. Avec : Stéphane Degout, l’Homme ; Nikola Hillebrand, l’Amour ; Laurence Kilsby, l’Amitié ; Chadi Lazreq, l’Enfant. Orchestre et chœur Pygmalion et Maîtrise Populaire de l’Opéra Comique, direction : Raphaël Pichon

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pour la musique et pour la mise en scène ont créé salle Favart un opéra imaginaire à partir de fragments épars des nombreux ouvrages lyriques de , pour la plupart restés inachevés : un bel hommage rendu au compositeur et à la part oubliée de son œuvre.

La représentation peine à débuter ce lundi : la soprano , aphone depuis la veille, est remplacée (en fosse) au pied levé par la vaillante et réactive , arrivée par un vol retardé moins d'une heure avant le lever de rideau. On annonce un quart d'heure de délai, puis, coup de théâtre, alors que est sur le point de lever sa baguette, retentissement de l'alarme ! Évacuation des lieux pendant vingt longues minutes…retour dans la salle…mais le circuit électrique capricieux tarde à se rétablir. Au bout de cinquante minutes, le rideau se lève enfin…

Obscurité quasi complète sur scène. On perçoit une ombre derrière un rouet, qui tisse un fil rouge : une Parque et le fil, celui de la vie, qu'elle coupe. La nuit. Un homme est trouvé mort dans un fourré. Puis la lumière blanche et froide d'une salle d'autopsie dans une morgue : le mort est là, allongé sur la table, l'Homme, le légiste, se tient penché au-dessus de lui. L'Homme reconnaît avec effroi ce mort, il est son double. Il le dissèque, dispose ses organes sur une table, on en accroche aux murs…L'ouvrage commence par cette vision cauchemardesque. Mais par le subtil et remarquable travail des lumières de Marco Giusti, le jaune éclairera, plus tard, par sa chaleur réconfortante l'intérieur familial. Avant cela, une scène d'obsèques : l'Homme semble assister à ses propres funérailles mais croise son enfant disparu. Ces funérailles sont en réalité celles de son fils, et de cette part de lui-même détruite par sa perte, nous précise Antonio Cuenca Ruiz, l'auteur de l'argument. En flashback défile tout le passé, le mariage, l'enfant qui paraît…puis disparaît. La scène finale montre le père qui conduit son enfant vers un au-delà de lumière, trouvant ainsi l'apaisement. 

 

C'est donc l'impossible deuil, lié à la pire des pertes, celle d'un enfant, qui est au centre du propos de cet opéra imaginaire, l'insoutenable douleur et la mort, omniprésente, qui aussi envahit le temps et les pensées de celui qui se sait condamné, Schubert mort à 31 ans. Dans l'errance du Winterreise, la mort était au bout du voyage, symbolisée par son fantomatique joueur de vielle. Idée bien trouvée, L'Autre voyage débute où finit le Voyage d'hiver, non pas tout à fait sur son dernier lied Der Leiermann mais sur Einformig est der Liebe Gram de Brahms d'après celui-ci. A partir de là, a cousu une partition qu'il a voulue « organique », assemblant extraits d'opéras, de pièces sacrées, d'œuvres instrumentales arrangées par Robert Percival, et de lieder orchestrés par divers compositeurs, tout de Schubert. Un travail considérable accompli pour parvenir à une cohérence, à la fluidité du récit musical reposant entre autres sur des accords de tonalités et collant au récit dramaturgique, mis au point avec réécriture de certains des livrets par Raphaëlle Blin. Outre le mérite qui revient au chef de l' de faire revivre, voire découvrir, un legs schubertien voué à l'oubli – une vingtaine d'ouvrages lyriques, dont seulement deux ont été achevés (Fierabras et Alfonso und Estrella )- l'objectif musical est en tous points atteint et le résultat convaincant, s'accordant avec l'esthétique mise en scène de , collaboratrice de Romeo Castellucci pendant 13 ans. Sublimée par le soin apporté à la lumière, chaque scène est un tableau en soi, soigneusement composé, parachevé. Peut-être nous pourrons reprocher la surcharge de quelques détails superfétatoires, comme dans celle de la chambre de l'enfant, l'effeuillage interminable des draps du lit frappés de l'ombre grandissante de l'enfant mort. Point n'était besoin de rajouter au symbole…La force émotionnelle de ce spectacle, dont la musique de Schubert est indéniablement à l'origine, résulte aussi de certains moments bouleversants où elle atteint son acmé, comme la projection d'images d'archives familiales filmées en 8 millimètres lors des scènes dans la maison, l'Enfant qui chante au piano la Romance extraite de Rosamunde, puis a capella, seul au milieu du plateau devant un public plus silencieux et immobile que jamais, totalement happé…Les interprètes – chanteurs, chœur et orchestre – en sont en outre sans exception les passeurs inspirés. 

Parmi les quatre solistes, , déjà au cœur du projet musical Mein Traum monté l'an dernier, tient le rôle de l'Homme (le père de l'enfant), avec émotion et profondeur. Sa voix lyrique et la beauté de son timbre alliées à une diction parfaite servent une expressivité superbement nuancée, de l'émouvant « O sing' mir, Vater » d'Alfonso und Estrella, au déchirant lied Der Doppelgänger, orchestré par Liszt. Tandis que incarne physiquement l'Amour (la femme et mère) sur le plateau, lui prête sa voix depuis la fosse, et pour avoir appris le rôle seulement la veille, fait merveille vocalement et expressivement. Son timbre pur, lumineux, et son chant sensible et intense font de Nacht und Träume un moment suspendu particulièrement bouleversant. Le ténor incarne avec tendresse et tact l'Amitié, le compagnon de route de l'Homme. Son chant d'une simplicité émouvante, porté par son timbre clair et délicat, apporte le calme et l'allègement salutaire au cœur alourdi du père. Le jeune se distingue dans le rôle de l'Enfant, qu'il tient avec une assurance impressionnante, pendant toute sa longue prestation. De sa voix certes ténue mais très bien posée, il chante avec une justesse confondante son air a capella après s'être lui-même accompagné au piano dans un air de Rosamunde. Veillant constamment à l'équilibre sonore, Raphaël Pichon dirige l' – orchestre et chœur – avec précision, minutie tant dans les couleurs que dans l'expression, sachant insuffler intensité dramatique et émouvante intériorité aux pages de Schubert qu'il sait chérir. Enfin n'oublions pas la participation de la Maîtrise populaire de l'Opéra-Comique, mise en valeur par ce spectacle lyrique inouï, reçu par un public touché au cœur, et qu'il sera possible de voir à Dijon début mars.

Crédit photographique © Stefan Brion

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