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L’Écume des jours de Denisov revient sur la scène lilloise

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Lille. Opéra de Lille. 9-XI-2025. Edison Denisov (1929-1996) : L’Écume des jours, opéra en trois actes et 14 tableaux d’après le roman éponyme de Boris Vian. Mise en scène : Anna Smolar. Décors : Anna Met. Costumes : Julia Kornacka ; lumières Felice Ross. Chorégraphie : Pawel Sakowicz. Vidéo : Natan Berkowicz. Effets magiques : Rémy Berthier. Ave : Josefin Feiler, soprano, Cloé, Le Chat ; Cameron Becker, ténor, Colin ; Katia Ledoux, mezzo-soprano, Alise ; Elmar Gilbertsson, ténor, Chick ; Edwin Crossley-Mercer, baryton, Nicolas ; Natasha Te Rupe Wilson, soprano, Isis ; Robin Neck, Pégase, Le Prêtre, Le Sénéchal ; Maurel Endong, Jésus, Le Directeur de la fabrique ; Matthieu Lécroart, Coriolan, Prof Mangemanche ; Malgorzata Gorol (actrice) La Souris ; Madeleine Penet-Avez, Une fillette (enfant issue du Jeune chœur des Hauts-de-France) ; Rémy Berthier, Le Pharmacien (rôle parlé), comédien, magicien ; Yohann Baran, Camerone Bida, Clara Brunet, Florie Laroche, danse ; Chœur de l’Opéra de Lille (Nicolas Chesneau, Flore Merlin, chefs de chant) ; Orchestre National de Lille, direction : Bassem Akiki

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Absent de la scène française depuis sa création à l'Opéra-Comique en 1986, L'Écume des jours, opéra en trois actes du Russe revient sur le plateau de l'Opéra de Lille, dans l'interprétation personnelle qu'en donne la metteuse en scène .

Écrit par Boris Vian à l'âge de 26 ans, L'Écume des jours ne rencontre aucun succès à sa parution en 1947 avant de devenir le roman culte de la fin des années 60. Ce conte fantaisiste, flirtant avec le surréalisme, nous parle d'amour, entre Colin et Chloé, Alvise et Chick, mais aussi de maladie, avec le nénuphar qui envahit les poumons de Chloé, fleur du mal qui entrainera sa mort avec celle de la plupart des personnages du livre.

Un regard contemporain

Au-dessus du plateau qui dessine au premier plan une piste de danse qui deviendra au milieu de l'acte I la patinoire où évoluent les quatre danseurs de « breakdance », la scénographie d' donne à voir en hauteur une chambre et deux personnages que la vidéo live (Natan Berkowicz) fait apparaître en gros plan sur l'écran dominant la scène. Un prologue théâtral ajouté par précède les trois actes de l'opéra, où l'on voit Chloé, déjà malade, auprès de sa compagne (l'actrice Malgorzata Gorol alias La souris) à qui elle demande de lui raconter une histoire où elle tomberait amoureuse d'un beau jeune homme… ce sont elles qui, à la fin, endosseront les rôles du chat et de la souris. Smolar ajoute ainsi à l'intrigue une autre passion amoureuse : une manière, pour elle, d'actualiser le texte de Vian, il est vrai très autocentré sur Colin, en donnant à voir le personnage de Chloé sous un autre éclairage et d'un point de vue féministe que l'on ne saurait blâmer !

Pour l'amour du jazz

Imprégné de culture française – il finira sa vie à Paris – et farouchement antitotalitaire, vit à Moscou lorsqu'il débute l'écriture de L'Écume des jours dans les années 70, sans avoir reçu de commande et par nécessité intérieure, dira-t-il, considérant cet opéra, qu'il termine en 1981, comme sa plus belle œuvre achevée. Il en rédige lui-même le livret, écrit en français, resserrant l'intrigue autour des thèmes de l'amour, de la maladie et de la mort. Entre rigueur de l'écriture et efflorescence sonore, la partition exige un effectif orchestral qui déborde le cadre de la fosse, avec clavecin et huit timbales occupant les loges attenantes, un « combo » de jazz, deux saxophones, deux guitares électriques et un set de percussions pléthorique dominé par le vibraphone. Dans le roman comme dans la musique de Denisov, le jazz y est central, l'âme sœur de Boris Vian (il était lui-même trompettiste) qui s'entend davantage dans les deux premiers actes mais reste présent jusqu'à la fin de l'opéra. S'y rattache également les prénoms de Chick (Corea), l'ami et pianiste qui se met à jouer Solitude sur le « pianocktail » inventé par Colin. Chloé, l'amoureuse de ce dernier, est aussi le titre d'une chanson célèbre arrangée par Duke Ellington…

Un polystylisme bigarré

Ainsi passe-ton, et avec une fluidité étonnante, du dancefloor où les voix et les corps s'expriment, à l'intimité de l'intrigue où dominent le parlé-chanté et une écriture instrumentale chambriste, presque solistique (la contrebasse et le saxophone en vedette) et volontiers microtonale, que le chef et les musiciens de l'Orchestre de Lille restituent avec une précision qui force l'admiration. Chansons, musique de jazz et écriture sérielle cohabitent dans une partition haute en couleurs où Denisov recourt à des signaux sonores tels ces cloches-tubes qui fondent dans leur résonance les derniers échos de la scène qui s'achève avant de passer au tableau suivant. S'il ne craint pas les citations – celle, trop tentante, de l'accord de « Tristan », quand Colin lit le roman médiéval d'Iseult à Chloé – il fait intervenir, chaque fois que la mort rôde, le chœur (celui de l'Opéra de Lille superbement préparé) et les pages de la liturgie orthodoxe, avec force résonnance de cloches. L'enterrement de Chloé est à ce titre surprenant, Denisov composant pour l'occasion un Agnus dei d'une grande ferveur religieuse sur lequel ricochent les propos loufoques de Jésus répondant aux interrogations de Colin.

Une distribution réjouissante

Elle est dominée par la voix du ténor américain / Colin – pantalon à patte d'éléphant des années 60 – qui ne quitte pas le plateau et dont la performance scénique et vocale subjugue. La diction est claire et la voix bien timbrée au bénéfice d'une prosodie irréprochable qui verse plus d'une fois dans la déclamation debussyste. En duo avec son amoureux et mari, dans le deuxième acte, le soprano lyrique de /Cloé fait valoir un joli timbre et une fragilité de l'être qui évoque souvent le personnage de Mélisande. Le Suédois /Chick est un ténor radieux et puissant qui ne démérite pas au côté de son ami Colin. L'amoureuse de Chick, Alise/la mezzo-soprano parvient, même à travers son masque (elle est souffrante lors de la troisième représentation) à nous faire apprécier le velouté et la ductilité de cette grande voix magnifiquement conduite qu'elle révèle pleinement dans son air, le seul de tout l'opéra, pour lequel elle enlève son masque. Pour protéger Chick qui meurt sous les coups du commando d'intervention venu piétiner les livres de Jean-Sol Partre, c'est elle qui déclenche l'incendie de l'acte III, vision spectaculaire de l'embrasement du plateau avec bruitage (de source instrumentale), sirène et grondement des timbales du plus bel effet. Nicolas / Edwin Crossley-Mercier, le cuisinier de Colin, fait forte impression dans le premier acte, dont le baryton sombre et bien placé sait se faire entendre. Isis/ la jeune Natasha Te Rue Wilson est une soprano piquante qui démontre de sérieux atouts chaque fois qu'elle intervient.

Endossant plusieurs rôles, et assument vaillamment leur polyvalence. Dans le rôle de Jésus, (short blanc pailleté et torse nu), fait sensation !  C'est avec la voix fragile de la jeune (du Jeune chœur des Hauts-de-France) vocalisant bouche fermée et rejointe par la flûte (l'instrument de Chloé) sous les résonances de la percussion que s'achève l'opéra, tout en douceur.

Crédit photographique : © Simon Gosselin

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Lille. Opéra de Lille. 9-XI-2025. Edison Denisov (1929-1996) : L’Écume des jours, opéra en trois actes et 14 tableaux d’après le roman éponyme de Boris Vian. Mise en scène : Anna Smolar. Décors : Anna Met. Costumes : Julia Kornacka ; lumières Felice Ross. Chorégraphie : Pawel Sakowicz. Vidéo : Natan Berkowicz. Effets magiques : Rémy Berthier. Ave : Josefin Feiler, soprano, Cloé, Le Chat ; Cameron Becker, ténor, Colin ; Katia Ledoux, mezzo-soprano, Alise ; Elmar Gilbertsson, ténor, Chick ; Edwin Crossley-Mercer, baryton, Nicolas ; Natasha Te Rupe Wilson, soprano, Isis ; Robin Neck, Pégase, Le Prêtre, Le Sénéchal ; Maurel Endong, Jésus, Le Directeur de la fabrique ; Matthieu Lécroart, Coriolan, Prof Mangemanche ; Malgorzata Gorol (actrice) La Souris ; Madeleine Penet-Avez, Une fillette (enfant issue du Jeune chœur des Hauts-de-France) ; Rémy Berthier, Le Pharmacien (rôle parlé), comédien, magicien ; Yohann Baran, Camerone Bida, Clara Brunet, Florie Laroche, danse ; Chœur de l’Opéra de Lille (Nicolas Chesneau, Flore Merlin, chefs de chant) ; Orchestre National de Lille, direction : Bassem Akiki

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