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La Clémence de Titus à l’Opéra de Nice : les dessous chics de la politique

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Nice. Opéra. 30-I-2026. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clemenza di Tito, opera seria en deux actes sur un livret de Caterino Mazzolà, d’après Pietro Metastasio. Mise en scène, scénographie et costumes : Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (le Lab). Collaboration à la scénographie et aux lumières : Christophe Pitoiset. Vidéo : Pascal Boudet. Avec : Enea Scala, ténor (Tito) ; Anaïs Constant, soprano (Vitellia) ; Marion Lebègue, mezzo-soprano (Sesto) ; Faustine de Monès, soprano (Servilia) ; Coline Dutilleul, mezzo-soprano (Annio) ; Gabriele Sagona, basse (Publio). Choeur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini) et Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Kirill Karabits

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Nouvelle « machine à tester le présent » pour le Lab. Dans la foulée de  Juliette ou La Clef des songes, Olivier Deloeuil et Jean-Philippe Clarac retrouvent à Nice un terrain propice pour le chant du cygne ultra-politique du divin Wolfgang.


Bérénice sur la plage… Vitellia sur la Promenade des Anglais… à la Villa Masséna… aux Arènes de Cimiez… Une nouvelle fois le Lab met en scène, autant que l'œuvre, la ville où elle est donnée. Comment ne pas s'abandonner au lèse-majesté d'une transposition qui entreprend sans peser de montrer (c'était le propos de Mozart en 1791 lorsque il créa La Clémence à Prague pour le couronnement de Leopold II) comment hommes et femmes politiques qui nous gouvernent sont otages des forces intimes qui les gouvernent ? Comme la majorité des spectateurs, Clarac et Deloeuil ont bien suivi l'actualité politique française, comme en témoigne certaine « furtiva lagrima » sur la joue de leur Vitellia, dont ils font une blonde héroïne ayant à gérer un lourd héritage paternel… Suivez leur regard…

C'est cette dernière qu'ils ont décidé de suivre à la trace. Et même dès avant l'Ouverture, au moyen d'un prologue parlé au cours duquel Vitellia Vitelli, la femme politique qu'elle fut, est interviewée à l'occasion de la publication de l'ouvrage qu'elle vient d'écrire : Le Courage de Vitellia, dans lequel elle détaille comment, après avoir grenouillé ferme pour accéder au pouvoir, elle aura décidé de rendre son tablier. Retour en arrière : la machine mozartienne se met en branle pour un très instructif cours de politique (vous avez 2h15) intitulé La Clémence de Titus.


Titus est un homme bon. Denrée rare à l'opéra comme dans la vie. Décrit en son temps rien moins que comme « les délices du genre humain », le Titus bien contemporain du Lab est plus insaisissable : moqueur sous cape de la Marcia de l'Acte I chorégraphiée en danse provençale, joueur au moment de prendre la pose devant les photographes. Ce qui ne l'empêchera pas de donner réalité à « La Clémence, ensemble », « La Clémence comme devoir » ou « La Clémence au service du peuple», ses slogans de campagne, exhibés devant des spectateurs à qui on aura même remis à l'entrée en salle des badges griffés d'un simple « Titus ». Mais le doute subsistera : sincère sa clémence, ou manœuvre politique ?


Le décor est toujours un personnage fascinant avec le Lab. Même d'une simplicité qu'on devine, avec ses gradins, et ses longs voilages fluides manipulés sans relâche autour d'un intérieur en plexiglas, servir d'écran de fumée à certaine austérité en vogue même sur les scènes lyriques, celui de La Clémence niçoise ne déroge pas à la règle avec son incrustation dans un très classieux cadre de scène pourvu d'un mur blanc coulissant pouvant servir de tract ou d'écran géants. La vidéo ne lâche quasiment pas d'une semelle Vitellia, même quand elle n'est pas censée être sur le plateau : véritable fil bleu blanc rouge (de ses robes à ses bouquets) du spectacle, on la verra en proie au doute, tentée par le suicide… A 180° de la Vitellia froidement calculatrice de Carsen à Salzbourg, qui utilisait la clémence impériale pour prendre le pouvoir, la Vitellia du Lab réalisera que la vraie vie est ailleurs…


Malgré des fins d'actes qui auraient dû frapper fort, le spectacle captive par sa fluidité, sa lisibilité autant que par l'interprétation qui en est donnée. et l'Orchestre Philharmonique de Nice déposent tous leurs talents au pied d'interprètes choisis, magnifiant la constante beauté (Vengo… aspettate…) de tous les numéros sans exception de ce chant du cygne de l'opera seria composé en un mois, même ceux, superbes aussi, dévolus au chœur (Che del ciel). donne beaucoup de relief à Publio, une gracieuse présence à Servilia et une brûlante flamme à Annio avec un Tu fosti tradito admirablement timbré. est un Sesto irréprochable sur toute la tessiture, , dont on n'a pas oublié la prime apparition mozartienne dans La Finta Giardiniera, un Titus jamais pris en défaut. Quant à Vitellia, on retrouve , que l'on avait quittée en Fille du régiment, à l'assaut d'un rôle qui réunit du sol grave au contre-ré les vocalités successives des différentes chanteuses auxquelles Mozart avait destiné le rôle. Bien là, les graves surprenants de Non più di fiori semblent sonner pour cette nouvelle Vitellia le glas de la vanité du monde. Du genre « à suivre » la dernière image est un sommet d'ambivalence, avec son focus recadré de celle qui n'a pas voulu être Première Dame à Titus, certes toujours Premier Homme, mais cette fois au bord de l'effondrement.

A l'apparition aux saluts du tandem Clarac/Deloeuil, on ne comprend pas la réaction du public niçois de cette première qui, après avoir fondu devant Satyagraha à l'automne, renâcle en hiver devant La Clémence de Titus ! Un spectacle que Bertrand Rossi a tenu à dédier au très regretté Pierre Médecin, ancien directeur de l'Opéra de Nice et de l'Opéra-Comique dans les années 80 et 90, disparu le 4 janvier 2026.

Crédit photographique : © Julien Perrin

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Nice. Opéra. 30-I-2026. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : La Clemenza di Tito, opera seria en deux actes sur un livret de Caterino Mazzolà, d’après Pietro Metastasio. Mise en scène, scénographie et costumes : Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (le Lab). Collaboration à la scénographie et aux lumières : Christophe Pitoiset. Vidéo : Pascal Boudet. Avec : Enea Scala, ténor (Tito) ; Anaïs Constant, soprano (Vitellia) ; Marion Lebègue, mezzo-soprano (Sesto) ; Faustine de Monès, soprano (Servilia) ; Coline Dutilleul, mezzo-soprano (Annio) ; Gabriele Sagona, basse (Publio). Choeur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulio Magnanini) et Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Kirill Karabits

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