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Shirley et Dino, recrues de choc de La Fille du régiment à Avignon 

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Avignon. 19-I-2020. Opéra Confluence. Gaetano Donizetti (1797-1848) : La Fille du régiment. Mise en scène, décor et costumes : Gilles et Corinne Benizio alias SHIRLEY et DINO. Lumières : Jacques Rouveyrollis. Vidéo : ID Scènes (Julien Meyer, Julien Caro). Avec : Anaïs Constans, Marie; Julien Dran, Tonio ; Marc Labonnette, Sulpice ; Julie Pasturaud, La Marquise de Berkenfield ; João Ribeiro Fernandes, Hortensius/ La Duchesse de Crakentorp ; Jean-François Baron, un Caporal. Choeur de l’opéra grand Avignon (chef de choeur : Aurore Marcahnd ) et Orchestre Régional Avignon-Provence, direction musicale : Jérôme Pillement

L’Opéra d’Avignon reprend le quatrième acte lyrique des époux Benizio, créé à Montpellier en 2018. L’humour si particulier de l’inénarrable tandem se faufile avec bonheur dans celui du premier opéra français de Donizetti.

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En 1840, Paris déroule ses boulevards à Donizetti qui, avec l’excellent livret de cette Fille du régiment, « Everest de l’art lyrique » dit-on alors, réussit à fondre art du belcanto et vaudeville à la française, réussissant même à rendre hommage à son commanditaire, l’opéra se terminant par un Salut à la France ! Coups de théâtre de type généalogique, seconds rôles hauts en couleur,  aujourd’hui encore elle fait le bonheur des aficionados hypnotisés par l’air aux neuf contre-ut comme des néophytes.

Décors et propos ont très tôt été sujets à quelques « mouvements de troupe » : L’Italie pré-Risorgimento sous menace autrichienne du livret original est devenu le Tyrol malmené par la France napoléonienne. De patriotique, l’œuvre (longtemps jouée en France chaque veille de 14 juillet !) est même devenue anti-militariste. Gilles et s’adonnent à d’autres « outrages » : réécriture des conséquents dialogues parlés (« y en a là-dedans, y a pas que du muscle » précise Tonio), refonte des décors (la première scène est sise dans une église, avec deux hilarantes apparitions mariales de Shirley), des caractères (Tonio est un maladroit congénital, le couple d’amoureux annonce à maintes reprises que leur vie ne sera pas un long fleuve tranquille, Hortensius et la Duchesse de Crakentorp sont incarnés, non sans dégâts collatéraux, par le même chanteur), infiltrés musicaux (Offenbach, Messager, , et même !)

Burlat sur le gâteau : l’irruption sur le plateau des personnages qui ont fait la célébrité des Benizio. Dino à l’Acte I, en chanteur, ringard bien évidemment (même si affichant une classe fanée à la Gustav Aschenbach de Mort à Venise), tentant avec panache une audition sans espoir, Shirley le rejoignant au II pour un Duo de l’âne (de Véronique) plus calamiteux encore. La voir, faussement mutine, basculer à cette occasion sur l’improbable dos d’âne d’un dossier de chaise et révéler dans le même mouvement le contenu de sa robe-bonbonnière, les voir ensuite l’un et l’autre discrètement parasiter le décor à l’aide de portraits mouvants accrochés aux murs du château de la Marquise sont des moments d’une drôlerie irrésistible. Une malicieuse vidéo mouvante (paysage du jour à la nuit, église, château avec statue reprenant la pose pour éviter l’ankylose) sert de papier peint aux trois pans pré-découpés d’un décor léger comme un livre pop up. Cinq ans après le coup de génie de leur King Arthur, cette Fille du régiment, fatalement plus sobre (le livret de Jules-Henry Vernoy de Saint-Georges et Jean-François Bayard étant plus autoritaire que celui de John Dryden), ne démérite pas.

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La salle, bien qu’elle aussi agitée de conséquents « mouvements de troupe » avant l’entracte (sonnerie téléphonique, onomatopées, déplacements divers…) s’amuse beaucoup scéniquement parlant mais aussi musicalement, n’hésitant pas à faire un triomphe prématuré aux fameux neuf contre-ut de « Ah ! mes amis quel jour de fête ! » envoyés sans effort par un souple et fringant. Sa Marie, , affiche la même santé vocale : la voix, même si pas immédiatement compréhensible, est chaleureuse jusque dans des aigus assurés, de surcroît très émouvante dans les deux interventions mélancoliques chargées de lester un peu cette comédie. La Marquise de est en tous points délectable, avec une vraie truculence dans les dialogues parlés. est un très solide Sulpice. Quant au grand écart de la double prise de rôle de (à la fois Hortensius et la duchesse de Crakentorp !), aussi mémorable que son Roi Arthur, c’est, jusqu’aux saluts, une des meilleures idées de la mise en scène, qui le fait s’égarer au moyen d’un rôle à l’autre, lui faisant omettre par exemple d’ôter les boucles d’oreilles du rôle précédent. Le chœur est distinct (pas besoin de sur-titres : ça tombe bien : il n’y en a pas) et forcément joueur.

Tout chef signant avec Shirley et Dino doit savoir qu’il sera la proie de choix de ces dynamiteurs en série. A Hervé Niquet, ravi d’être une des pièces maîtresses du King Arthur, succède , mis à son tour à contribution en plus d’un endroit. Sa prestation ne se limite pas à diriger (fort bien) la partition. Il doit, non seulement satisfaire les caprices musicaux de ses chanteurs (la marquise demande à deux reprises la B.O. de Love story pour évoquer son tumultueux passé amoureux), mais aussi intervenir pour éviter les débordements et la folie souriante d’un tandem que l’on est déjà impatient de retrouver prochainement dans … Platée.

Crédits photographiques : © Cédric et Mickaël/ Studio Delestrade

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Avignon. 19-I-2020. Opéra Confluence. Gaetano Donizetti (1797-1848) : La Fille du régiment. Mise en scène, décor et costumes : Gilles et Corinne Benizio alias SHIRLEY et DINO. Lumières : Jacques Rouveyrollis. Vidéo : ID Scènes (Julien Meyer, Julien Caro). Avec : Anaïs Constans, Marie; Julien Dran, Tonio ; Marc Labonnette, Sulpice ; Julie Pasturaud, La Marquise de Berkenfield ; João Ribeiro Fernandes, Hortensius/ La Duchesse de Crakentorp ; Jean-François Baron, un Caporal. Choeur de l’opéra grand Avignon (chef de choeur : Aurore Marcahnd ) et Orchestre Régional Avignon-Provence, direction musicale : Jérôme Pillement

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