Rusalka dans le grand bain à l’Opéra de Limoges
La reprise de Rusalka d'Antonín Dvořák à l'Opéra de Limoges remet à l'affiche la production imaginée par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, créée en 2023 à Avignon, et offre aux spectateurs limougeauds l'occasion de découvrir ce conte lyrique féérique et mélancolique, entre folklore et symbolisme, porté par une somptueuse pâte orchestrale.
La mise en scène imaginée par Jean‑Philippe Clarac et Olivier Deloeuil poursuit la série de transpositions contemporaines qui caractérise leur travail (lire notre entretien) : après avoir déplacé divers opéras dans des contextes urbains inattendus, ils installent ici la nymphe d'Antonín Dvořák dans l'univers d'une piscine sportive. Le dispositif propose ainsi une lecture du parcours de l'héroïne comme passage de l'adolescence à l'âge adulte. L'Acte II explicite clairement cette orientation grâce à une vidéo avec une voix off où la jeune femme exprime ses doutes face aux injonctions liées à la féminité dans le milieu de la natation synchronisée, univers de discipline et d'exigence corporelle qui sert de métaphore à la transformation du personnage. Les metteurs en scène choisissent ainsi d'orienter le livret vers l'idée de « devenir une femme » plutôt que celle, plus abstraite, de « devenir un être humain », faisant affleurer des échos aux discours contemporains sur la construction du féminin.
La scénographie exploite avec habileté l'espace d'un bassin vidé et légèrement incliné, décliné en plusieurs refuges aquatiques — petite piscine gonflable, baignoire — où se réfugie l'héroïne après sa rencontre avec un Prince transformé en séduisant plongeur. Les projections vidéo jouent un rôle central : elles brouillent les repères spatiaux, permettent de glisser progressivement d'un paysage naturel à cet espace sportif aussi artificiel que la distorsion qu'élabore le duo de metteurs en scène entre le livret et leur vision qui ne va pas toujours parfaitement au bout de la transposition car le texte résiste parfois.
En effet, si l'ensemble forme une proposition visuellement séduisante et dramaturgiquement réfléchie, on peut toutefois regretter que, malgré l'intelligence du dispositif, la lisibilité du livret se perde par moments : certains dialogues ou articulations du récit deviennent moins évidentes pour le spectateur (la sorcière Ježibaba passe mal en femme de ménage annulant complètement la magie), qui doit parfois reconstruire le fil dramatique et féérique derrière la richesse des images. Cela n'enlève pas l'intérêt de cette relecture ambitieuse et comme toujours assez maligne du Lab.
La distribution réunie pour ces représentations se distingue par une remarquable homogénéité, chaque rôle trouvant un interprète solide dans une partition qui exige autant de lyrisme que de caractérisation dramatique. Les trois ondines, confiées à Charlotte Bonnet, Marie Kalinine et Valentine Lemercier forment un trio très luxueux : les timbres se fondent avec élégance dans leurs interventions souvent écrites en ensemble serré, le chant est d'une grande élégance et la caractérisation scénique reste vive sans verser dans la caricature. Le garde-chasse de Philippe-Nicolas Martin et le garçon de cuisine de Coline Dutilleul complètent ce tableau avec probité et un sens du comique bien dosé, donnant à leurs scènes un relief bienvenu. La princesse étrangère, rôle bref mais redoutable écrit dans une tessiture brillante et mordante, trouve en Camille Schnoor une interprète incandescente : la projection franche et les aigus dardés, mais jamais durs, composent une figure à la fois sensuelle et dominatrice, conforme à la typologie de ce personnage qui vient briser l'idéal amoureux de l'héroïne. Une prestation particulièrement marquante. Dans le rôle d'Ondin, Ivo Stanchev impose une basse solidement projetée, au timbre ample et sombre, qui rend pleinement justice à l'autorité paternelle du personnage. L'incarnation scénique, directe et efficace, s'accorde avec l'écriture vocale de Dvořák, souvent large et solennelle dans les interventions du souverain des eaux. Dans le rôle de Ježibaba, Marion Lebègue reste fidèle à sa réputation de mezzo lyrique à la ligne de chant assurée, au timbre riche et aux couleurs nuancées. On peut toutefois regretter une projection un peu moins affirmée et un timbre qui manque parfois de la noirceur presque tellurique que réclame ce rôle de mezzo dramatique, traditionnellement associé à des couleurs plus âpres et mystérieuses. Le Prince, incarné par David Junghoon Kim, séduit par une voix claire et bien projetée, vaillante dans une partie qui sollicite un lyrisme tendu et souvent exposé dans l'aigu. Si l'incarnation scénique demeure plus conventionnelle, la tenue vocale reste solide tout au long de la soirée.

Enfin, dans le rôle-titre, Vanessa Goikoetxea campe une Rusalka étonnamment impétueuse, presque impérieuse, répondant sans doute à la vision des metteurs en scène. Dotée d'une voix puissante, d'un timbre riche, d'aigus sûrs et lumineux et d'une ligne de chant expressive, son interprétation comporte des nuances sensibles, mais la force et la densité de sa voix ainsi que les passages parfois abrupts entre registres tendent à effacer un peu la fragilité du personnage, suspendu entre innocence et tragédie. Toutefois, l'engagement dramatique de cette artiste, déjà remarqué dans Goyescas sur cette même scène, reste indéniable, et sa musicalité éclaire constamment le rôle.
Le chœur de l'Opéra de Limoges se montre homogène et attentif, ses interventions claires et bien projetées soutenant efficacement l'action et la tension dramatique, tout en enrichissant la couleur lyrique des scènes collectives.
Dans la fosse, Pavel Baleff dirige l'orchestre de l'Opéra de Limoges avec une lecture qui trouve progressivement son équilibre. Après un prélude un peu sec et quelques départs hésitants, la phalange se ressaisit et épouse peu à peu une vision plus fluide et sensuelle de la partition, faisant ressortir les miroitements orchestraux et la tension dramatique qui conduisent vers l'épilogue, cœur émotionnel de l'œuvre.
Crédit photographique : © Steve Barek








