Of One Blood de Brett Dean à Munich, la grande histoire façon manuel scolaire JJ##
L’affrontement à distance de Marie Stuart et Elizabeth ne parvient jamais à émouvoir, en grande partie à cause de la monotonie de la musique.
Après Hamlet, Brett Dean a choisi pour son deuxième opéra créé ce printemps à Munich un thème tout aussi vendeur : l’histoire de la rivalité entre Marie Stuart et Elizabeth I est naturellement bien connue dans le monde anglo-saxon, mais elle ne l’est pas moins en Allemagne par la pièce de Schiller, et les mélomanes ont l’occasion de la rencontrer, par l’opéra de Donizetti tiré de Schiller comme par le beau cycle de mélodies que Schumann a tiré des lettres de Marie. Sur un tel thème royal, Dean entend visiblement faire du grand opéra, de l’opéra comme on n’en fait plus, avec des grands chœurs, de grandes scènes, des passions puissantes, sans pour autant se priver de mettre en place une structure un peu plus ambitieuse. Il n’y a au fond que deux rôles ici, celui d’Elizabeth et celui de Marie Stuart ; les autres personnages ne sont que des figures adventices, issues des consorts qui entourent chaque reine, consort masculin pour Elizabeth, féminin pour Marie. Toute la première partie tourne autour de l’assassinat de l’ambitieux Lord Darnley, mari de la reine écossaise et roi auto-proclamé, qui entend régner d’abord sur son épouse.
Ce n’est que dans la deuxième partie que l’affrontement entre les deux reines devient central, ce qui permet au personnage d’Élisabeth de gagner un peu plus de présence. Hélas, ni dans l’écriture vocale, ni dans l’orchestre, Brett Dean ne parvient à construire une véritable personnalité musicale pour les deux reines : Johanni van Oostrum en Elizabeth en est réduite à une certaine véhémence sans que l’urgence de ce qu’elle dit parvienne à nous toucher ; même Vera-Lotte Boecker, qui a souvent montré qu’elle sait émouvoir précisément dans le répertoire contemporain (à Munich notamment pour Bluthaus de Haas), peut rester plus lyrique, mais pour elle aussi, la perdante de l’histoire, l’émotion se refuse à nous. Il en est de même dans l’orchestre : on voit bien Vladimir Jurowski se donner à fond dans la partition, toute cette énergie ne parvient pas jusqu’à nous.
Le livret, signé par l’épouse du compositeur, est constitué en bonne partie de sources historiques, les lettres notamment, avec un résultat qui est bien scolaire, et ce qui est vrai dans le texte l’est hélas aussi dans la mise en musique : l’ensemble manque cruellement de théâtre tout autant que d’émotion, et l’usage purement anecdotique, voire franchement naïf, que Dean fait de l’électronique n’arrange pas les choses (faire entendre le bruit de la plume courant sur le papier pour mettre en évidence le caractère épistolaire de la relation est une idée aussi éculée que vaine). On s’ennuie certes moins que pendant le très scolaire et très long Hamlet, mais il n’y a là ni en matière musicale, ni en matière théâtrale, de quoi justifier la durée de l’œuvre, environ 2 h 15, ce qui est long dans la production lyrique d’aujourd’hui.
Mise en scène comme musique n’ont pas peur de jouer la couleur locale : si Claus Guth rejoue le jeu de l’archéologie et du laboratoire mille fois revu, il fait se mouvoir dans de hauts murs blancs des costumes d’époque, ce qui est assez pour lui assurer l’indulgence de la partie la plus conservatrice du public. Quant à la musique, Dean recourt au claveciniste Mahan Esfahani, star des pays anglo-saxons et contempteur patenté du petit monde de la musique ancienne. Dean lui confie de vrais bouts de John Bull, sans en faire beaucoup plus que, justement, de la couleur locale.
Si Dean devait composer un troisième opéra, il faudrait souhaiter qu’il renonce au grand spectacle, au grandiose, pour aller vers un théâtre de chambre à la façon de ce qu’ont su faire Boesmans (Julie) ou Hosokawa (Matsukaze) : plutôt que de s’épuiser à tenter d’embrasser l’universel et la grande histoire, sa créativité gagnerait sans doute à se placer enfin à hauteur d’humain.













