Yannick Nézet-Seguin et Joyce DiDonato chantent Mahler
Délaissant la sphère opératique straussienne, ce deuxième concert du MET Orchestra conduit par Yannick Nézet-Seguin exalte le syncrétisme subtil, si cher à Gustav Mahler, du Lied et de la musique symphonique en appariant les Rückert-Lieder chantés par la mezzo-soprano Joyce DiDonato et la Symphonie n° 4.

Le concert s’ouvre sur une sorte d’hommage à Kaija Saariaho, disparue en 2023, avec une œuvre intitulée Lumière et Pesanteur, pièce offerte par la compositrice à Esa-Pekka Salonen, après son interprétation de La Passion de Simone (2006) à Los Angeles, inspirée de la vie et l’œuvre de la philosophe militante Simone Weil, disparue en 1943 à l’âge de 34 ans. Se nourrissant plus de lumière que de pesanteur, cette courte pièce annoncée par la trompette séduit par sa fluidité quasi aquatique, par sa texture transparente qui se déplace de manière indiscernable entre différentes couches instrumentales au sein d’un statisme envoutant du plus bel effet.
Place ensuite à Gustav Mahler avec les Rückert-Lieder, tous empreints d’une sombre clarté, cette lumière grave où l’optimisme lyrique, porté par son amour pour Alma, n’est jamais éloigné d’une profonde amertume. Ici, l’état d’extase porte aussi le sentiment du deuil et du sanglot. Contemporains de la Cinquième Symphonie, les Rückert-lieder sont composés à l’été 1901-1902. Dès le 14 juin 1901, le compositeur, résidant à la Villa Maiernigg où il passe ses vacances d’été, inspiré par la beauté du site naturel, écrit le premier lied : « Blicke mir nicht » … Quatre autres mélodies devaient ainsi voir le jour… Le dernier lied, mis en musique en juillet 1902, est concomitant du récent mariage du musicien avec la plus belle femme de Vienne, Alma dont le journal intime a restitué la genèse et le sens caché de cet ultime opus : « Liebst du um Schonheit » qui renferme les interrogations du marié, à la fois fasciné et inquiet de la beauté rayonnante, et du bel esprit de sa femme. Gustav en fait la surprise à son épouse : il lui dédicace la partition et la lui révèle, alors qu’au piano, Alma est occupée à déchiffrer avec passion, la partition de Siegfried de Wagner. Véritable déclaration d’amour, sa profondeur touche Alma jusqu’aux larmes…Joyce DiDonato en livre une lecture éblouissante en parfaite communion avec l’orchestre conduit de mains de maitre par Yannick Nézet-Seguin dans un irréprochable équilibre avec la chanteuse. La facilité vocale et la projection d’une ampleur confondante impressionnent, autant que la souplesse de la ligne, le sublime legato, l’étendue de l’ambitus, le souffle infini et la ferveur dégagée depuis la fausse légèreté de « Blicke mir nicht in die Lieder », la tendresse de « Ich atmet’einen linden Duft », la douloureuse solitude de « Ich bin der Welt abhanden gekommen » pour conclure sur la déclaration d’amour « Liebst du un Schönheit » faite à Alma.

Composée en 1899-1900, la Symphonie n° 4 marque une césure dans la production symphonique de Gustav Mahler : alors que les symphonies antérieures utilisaient un effectif orchestral particulièrement conséquent, celle-ci revient à des dimensions plus réduites, notamment au niveau des cuivres. Elle échappe de plus à la tentation titanesque au profit d’un profil plus naïf, plus néoclassique dont témoigne sa structure en quatre mouvements. Yannick Nézet-Seguin en donne une interprétation de belle facture portée par un splendide orchestre. Le premier mouvement à l’atmosphère hésitante surprend par sa vision romantique, avec une agogique fluctuante et force rubato. Tout empreint de clarté et d’allégresse, il séduit tant par sa puissance (cuivres, percussions) que par sa joie dionysiaque et ses épanchements lyriques, au sein d’un phrasé tout en relief, couleurs et contrastes réunis par de subtiles transitions. Le deuxième mouvement, scherzo aux allures sataniques mené par un violon désaccordé, semble manquer un rien de grinçant, plus mystérieux que diabolique. L’andante poignant en forme de cantilène, développe une sorte de supplication douloureuse et passionnée, fervente et recueillie, conduite par les cordes (cordes graves), ponctuée par la harpe avec de beaux contrechants de hautbois avant que Joyce DiDonato ne reprenne la parole dans une « Vie céleste » tirée du Wunderhorn à vous tirer les larmes, laissant la salle sans voix pendant de longues minutes.
D’un climat bien différent « Ô Mensch… », extrait de la Troisième symphonie, donné en bis par Joyce DiDonato referme le concert, mettant un point final à cette tournée européenne du MET Orchestra.
Crédit photographique : Joyce DiDonato © Sergi Jasanada ; Yannick Nézet Seguin-MET Orchestra © Evan Zimmerman
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