À Lille, Les Enfants terribles de Philip Glass : à corps perdus
Après L'Écume des jours du Russe Edison Denisov en automne dernier, l'Opéra de Lille présente en ce début de printemps Les Enfants terribles de l'Américain Philip Glass, un opéra en vingt scènes pour quatre chanteurs et trois pianos créé en 1996 : une nouvelle production qui fait l'éloge de la jeunesse.

Les Enfants terribles, opéra-dansé tel que le conçoit le compositeur, referme une trilogie qu'il consacre à Jean Cocteau, avec Orphée (1993) et La Belle et la Bête (1994). Inspiré du roman éponyme de l'écrivain français, le livret, co-écrit par le compositeur et Susan Marshall, regarde davantage vers le film que Jean-Pierre Melville réalise en 1950.
Frère et sœur livrés à eux-mêmes, Élisabeth et Paul, sont des adolescents rêveurs qui vivent à l'écart du monde, bâtissant, à travers ce qu'ils nomment leur « jeu », un royaume de l'imaginaire au sein duquel ils se sentent protégés et qui diffère leur entrée dans l'âge adulte. Lors d'une bataille de boules de neige à la sortie du lycée, Paul reçoit en pleine poitrine, lancée par l'intrigant Dargelos, une pierre dissimulée dans la neige : un accident autant qu'un choc révélateur pour Paul, qui lui fait garder la chambre durant trois jours et bouleverse le rapport fusionnel entretenu avec sa sœur : « … un drame venait de commencer mais personne ne le savait… », se souvient Gérard, l'ami de Paul en charge du récit, un drame dont le processus inéluctable conduit le frère et la sœur à la mort.

Après le spectacle de Phia Ménard produit par la co[opéra]tive, qui a tourné en France en 2022-23, la nouvelle production lilloise, écartant également la danse, est confiée à de tous jeunes artistes, le metteur en scène allemand Matthias Piro (à peine 26 ans) et son ainée australienne Lisa Moro, scénographe et costumière : un binôme plus à même, selon l'équipe de direction, d'aborder un sujet qui les concerne de près et de toucher une jeune génération qui, face aux crises du monde actuel, peut ressentir cette même nécessité de se retrancher dans l'imaginaire.
Comme au cinéma

Le plateau tournant qui recompose sans cesse les espaces du même appartement, sous les lumières de Léo Moro, la caméra live entre les mains des personnages qui donne à voir autre chose que ce qui est visible sur le plateau, entretiennent un mouvement d'images en constante évolution et l'ambiguïté permanente entre réalité et fantasmes. Sous la musique de Glass, et en guise de prologue, avant de plonger dans le drame (comme dans la tragédie lyrique du Grand Siècle) défilent à vive allure sur l'écran (la vidéo est co-signée par Janic Bebi et Jonas Dahl) les images d'une jeunesse insouciante et joyeuse sous le ciel lumineux de la cité lilloise que l'on visite avec les quatre protagonistes.
Répétitif et minimal

Gérard, fasciné par la relation que son ami Paul entretient avec sa sœur, et peut-être un peu amoureux d'Élisabeth, endosse également, et avec bonheur, le rôle de récitant. La voix parlée évolue en toute autonomie au-dessus de la partie instrumentale et intervient en alternance avec le chant. L'association des trois pianos avec la partie vocale est moins évidente. Défiant la prosodie, les voix chantées se calent rythmiquement sur le mouvement des pianistes (vaillants Nicolas Royez, Nicolas Chesneau et Flore Merlin) qui se contentent le plus souvent d'égrener les notes des accords pour soutenir harmoniquement les voix. La ligne de chant s'en trouve un rien contrainte, qui s'approche du débit de la parole mais rend difficile sa compréhension. Limité dans le champ des couleurs, Philip Glass joue avec les trois pianos sur l'étirement ou le resserrement de la temporalité, procédant (musique répétitive exige) par juxtaposition de séquences au final cut (comme au cinéma) et changements abrupts des accords. Le meilleur de la partition s'entend dans les interludes instrumentaux qui s'accompagnent de la vidéo. Dans la fosse, la cheffe française Virginie Déjos, rompue aux exigences de la musique répétitive, veille au grain.
Dans l'énergie de la jeunesse

Côté voix, le défi est relevé par un casting aussi jeune que talentueux. Bon comédien, assumant la part de théâtre dévolue au récitant, Abel Zamora, caméra à la main, est aussi un ténor au grain fin et lumineux, à l'aise scéniquement autant que vocalement. Baryton charnu, Sergio Villegas Galvain fait valoir la jeunesse et la souplesse d'une voix pleine de ressources. Mezzo-soprano, Nikola Printz chante les quelques répliques de Dargelos au début de l'opéra et endosse ensuite le rôle d'Agathe, personnage introduit dans l'appartement par Élisabeth et dont Paul tombe amoureux. Voix vaillante et timbre généreux, elle rivalise avec la soprano Marie Smolka, dans le rôle écrasant d'Élisabeth qui remporte tous les suffrages et dont l'abattage scénique et vocal impressionne.
Vibrante et foisonnante, la production convainc, nous projetant au seuil d'un monde qui se referme sur lui-même, celui d'une adolescence brûlante de désir et d'absolu qui bascule dans un vertige sans retour.













