En Bolivie, voyage au cœur du baroque sud-américain
L'année 2026 marque les 30 ans du Festival International de Musiques Renaissance et Baroque Américaines des Missions de Chiquitanie en Bolivie. Ce projet unique s'appuie sur les traditions toujours vivantes des anciennes missions jésuites, dont le patrimoine restauré offre un cadre pérenne à la vie musicale des indiens Chiquitos.
L'Amérique latine, terre de syncrétisme
Lors de la colonisation espagnole, les missionnaires jésuites fondèrent dès la fin du XVIIème siècle des « réductions » en territoire Chiquitos et Moxos, qui appartiennent désormais au département de Santa Cruz en Bolivie. La première mission de Chiquitanie fut celle de San Ignacio, fondée en 1690. Le plan architectural des missions est toujours le même : une grande église d'allure extérieure sobre, avec un large nartex reposant sur des colonnes en bois torsadé, entourée de bâtiments bas servant d'ateliers, d'école et d'habitations, autour d'une grande place centrale carrée. A l'intérieur des églises, un riche décor baroque métissé de représentations de la cosmologie indienne témoigne du syncrétisme qui a prévalu dans la démarche d'évangélisation des peuples autochtones.
Les Jésuites furent chassés des territoires espagnols en 1767, et les Franciscains prirent leur suite dans la plupart des réductions de la Chiquitanie. C'est dans les années 1970 qu'Hans Roth, Jésuite et architecte de nationalité suisse, initie un vaste projet de restauration des églises missionnaires des Chiquitos. Il y consacrera plus de vingt ans de sa vie, restaurant ainsi l'œuvre du père Martin Schmid, missionnaire et musicien suisse du XVIIIème siècle, infatigable promoteur de la foi catholique dans les missions de ce territoire. C'est à Schmid que l'on doit l'enseignement de la musique aux peuples indiens, selon le principe jésuite de l'adaptation aux coutumes locales.
Aux confins de la Bolivie et du Paraguay, la Compagnie de Jésus a construit sept villages (ou reducciones) où vivent 10 000 indiens selon un système collectif d'agriculture autosuffisante, véritable utopie spirituelle et sociale. La musique devient un langage commun entre les Chiquitos et les évangélisateurs : les indiens se montrent particulièrement réceptifs à la musique qui leur est enseignée, et deviennent aussi luthiers et facteurs d'instruments. On peut découvrir l'histoire fascinante des missions dans le livre d'Alain Pacquier, Les chemins du baroque dans le Nouveau Monde, ouvrage publié en 1996, qui relate également les différentes étapes du programme de coopération culturelle internationale pour promouvoir la renaissance du patrimoine musical d'Amérique Latine.
Le renouveau
La musique tenait une place très importante dans le processus d'aculturation mis en place par les Jésuites. Si les Chiquitos fabriquaient et jouaient leurs propres instruments, ils composaient aussi les musiques jouées au cours des offices, et la pratique de cet héritage musical n'a jamais été interrompue. Dans les années 1970, Hans Roth découvrait dans les missions de San Rafael et Santa Ana plus de cinq mille pages de musique manuscrite proches de la décomposition. Ces partitions ont été patiemment restaurées par les musicologues, puis numérisées et en partie éditées. On y trouve des compositions du père Martin Schmid alternant avec des œuvres de Zipoli, Corelli ou Vivaldi, mais également d'auteurs anonymes probablement indigènes.
Autres témoins de l'intense activité musicale dans les missions : les orgues. Fort peu d'instruments nous sont malheureusement parvenus intacts. Mais à la tribune de l'église de Santa Ana, un petit orgue en état de marche a été restauré par le facteur français Jean-François Dupont. Il faut ici évoquer l'importance du rôle de l'association mosellane « Les chemins du baroque » créée à Sarrebourg par Alain Pacquier, initiateur d'un programme de coopération culturelle internationale pour permettre aux populations locales de se réapproprier leur patrimoine musical. Pour ne parler que des orgues en Bolivie, plusieurs missions d'étude ont été organisées sous la houlette de l'organiste Francis Chapelet avec les facteurs Pascal Quoirin et Jean-François Dupont, et ont abouti à la restauration de l'orgue du couvent de Santa Clara à Sucre et de celui des Franciscains de Tarija. C'est aussi à Alain Pacquier et à son label K617 (malheureusement disparu) que l'on doit une importante collection d'enregistrements de ces musiques d'Amérique latine, souvent servies par le chef argentin Gabriel Garrido et son ensemble Elyma. Enfin, depuis 1996, se tient tous les deux ans à Santa Cruz et dans les missions de Chiquitanie, un festival international de musique baroque sous l'égide de l'UNESCO, qui met en avant cet héritage historique. L'Asociacion pro Arte y Cultura mêle dans sa programmation des ensembles professionnels internationaux et de jeunes musiciens issus des écoles de musique locales pour susciter la réappropriation par les acteurs locaux de leur riche patrimoine musical.
Un festival original et joyeux
130 concerts en dix jours, de Santa Cruz aux missions jésuites, soit un vaste territoire réparti sur 1000 km de routes et de pistes de terre rouge : un véritable défi pour les festivaliers ! Des ensembles venus du Brésil, de Colombie, du Chili, d'Argentine, mais aussi de Pologne, d'Espagne, d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, de France, du Canada, de Corée et du Japon… Un brassage international unique, auquel se mêlent des orchestres et des chœurs amateurs d'enfants boliviens dans une ambiance studieuse et festive. Certains chefs européens sont venus sur place pour des master class préparatoires, faire travailler les ensembles locaux dans les mois précédant le festival, comme ce fut le cas des Français Julien Chauvin (avec un orchestre d'enfants boliviens) et Jean-Marc Andrieu (avec le jeune Coro Palmito).
N'hésitant pas à parcourir plusieurs centaines de kilomètres sur les pistes amazoniennes, nous avons pu assister à des concerts d'un niveau remarquable sous les voûtes de bois des missions : l'ensemble argentin El Circulo Armonico, l'ensemble italien du violiste Teodoro Baù, The Bowline, avec le jeune ensemble bolivien Martin Schmid, le Concert de la Loge du violoniste Julien Chauvin avec les enfants boliviens de Paz y Bien … Chaque fois, l'enthousiasme des jeunes musiciens Chiquitos fait plaisir à voir. Nous avons également assisté à plusieurs répétitions, dont celle de l'ensemble Les Passions avec le Coro Palmito, où Jean-Marc Andrieu laissait sa place à de jeunes boliviennes qui se confrontaient pour la première fois à la direction d'ensemble. Une ambiance très stimulante pour tous ces apprentis musiciens, devant un public local enthousiaste et démonstratif. Un pari réussi pour le père Piotr Nawrot, Jésuite polonais et musicologue, qui préside aux destinées du festival depuis ses débuts et qui poursuit ainsi l'œuvre de ses prédécesseurs missionnaires du XVIIIème siècle.













