Le Barbier de Séville de Paisiello : un Barbier avant le Barbier
Attention, un Barbier peut en cacher un autre… celui de Giovanni Paisiello, le moins connue des adaptations lyriques de la comédie éponyme de Beaumarchais, et donné pour la première fois sur la scène sévillane.

Parmi les « enfants » de Beaumarchais, Le Barbier de Séville de Giovanni Paisiello est certainement celui qui est, de nos jours, le moins connu de la fratrie, loin derrière les opéras de Rossini (1816) ou de Mozart (1786). Créé en 1782 sur la scène de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, premier opéra bouffe italien, il parcourut avec un succès retentissant toutes les scènes européennes dont Vienne où Mozart put y entendre plusieurs de ses futures étoiles dont Nancy Storace (Suzanne des Noces), Francesco Benucci (Figaro) et Francesco Bussani (Bartolo). Ce succès perdura jusqu'en 1816, date de la création romaine du Barbier de Rossini qui marqua, dès lors, les débuts d'un long oubli… Ecouter le Barbier de Paisiello aujourd'hui nous invite à oublier pour un temps le bel canto rossinien, car c'est paradoxalement à Mozart que renvoie la partition de Paisiello. Son langage appartient, en fait, à une autre tradition : plus proche de l'équilibre de l'école napolitaine, du trait élégant et du raffinement sentimental, nimbant les voix de jolies couleurs. Les voix seules communiquent ce que nous devons savoir mettant en avant la muse mélodique de Paisiello loin de l'ambiguïté mozartienne ou du délire absurde rossinien.

L'histoire conserve les ingrédients essentiels de la comédie. Le comte Almaviva courtise Rosina, pupille du docteur Bartolo, qui projette de l'épouser. Figaro, barbier débrouillard et vieille connaissance du comte Almaviva, devient l'artisan des stratagèmes qui leur permettront de déjouer les plans de Bartolo, offrant ainsi l'occasion aux amoureux de réaliser leurs vœux. Déguisements, lettres, fausses identités, leçons de musique, pots-de-vin et entrées nocturnes par le balcon mènent au dénouement : le mariage de Rosina et Almaviva, tandis que Bartolo découvre que toutes ses précautions pour protéger sa pupille ont été inutiles.

Malgré l'absence de décors et de costumes, les chanteurs-acteurs mènent la comédie avec maestria dans une mise en espace particulièrement lisible, assumant de belle manière toute la veine comique de l'oeuvre. En maitre du jeu, Pablo Ruiz campe un Bartolo, tout à fait convaincant tant vocalement que scéniquement : la projection est insolente, la diction impeccable et l'incarnation théâtrale irrésistible de bouffonnerie. Santiago Ballerini impressionne par son aisance, son élégance vocale et son abattement scénique : les aigus sont faciles, le timbre lumineux, la ligne de chant souple, nuancée et pleine de charme, notamment dans la sérénade d'Almaviva avec accompagnement de mandoline, sans pour autant rechigner devant la farce, en particulier dans le rôle de Don Alonso en utilisant une voix de fausset du plus bel effet comique. Dario Solari confère à Figaro toute l'assurance et la rouerie nécessaires au serviteur bouffe soutenues par un baryton virtuose qui donnera toute sa superbe dans son air d'énumération de l'acte II « Scorsi gia motti paesi » dont Mozart saura se souvenir dans son célèbre air du catalogue de Don Giovanni. Aitana Sanz figure une Rosine pleine de charme et de fraicheur mettant en parfaite adéquation ramage et plumage, se rapprochant plus de la Comtesse des Noces que de la rusée Rosine rossinienne, sans pour autant oublier de faire montre de toute la virtuosité de son soprano (vocalises, legato, timbre limpide). Manquant quelque peu de projection, elle gagne progressivement en puissance défendant bec et ongles sa place dans les nombreux ensembles, nous gratifiant de plus d'un magnifique « Gia riede la primavera » nimbé d'émotion. Pietro Spagnoli, Basilio, en doyen de la soirée fait valoir toute son expérience de ce répertoire dans un mémorable air de la calomnie. Luis Raspaqueso (Giovinetto) et Andrès Merino, tous eux bien chantants et bien jouants complètent cette belle distribution.
La direction musicale assurée par Lucas Macías, récemment nommé chef d'orchestre principal de l'Orchestre symphonique Royal de Séville et directeur artistique de l'Orchestre de la ville de Grenade depuis 2020, ne souffre aucun reproche, tant dans l'équilibre avec les chanteurs, que dans la maitrise du style classique, conduite avec dextérité, élégance, dynamisme et fluidité.
En bref, un très beau spectacle du Teatro de la Maestranza et de l'Orchestre de la ville de Grenade copieusement saluée par un public conquis.
Crédit photographique : © Guillermo Mendo / Teatro de la Maestranza









