Les Affamés : la fureur de danser dans un monde en ruines
Avec sa nouvelle création Les Affamés, présentée au Théâtre du Châtelet, Marion Motin signe un coup de poing chorégraphique et théâtral.
Connue pour son énergie hip-hop, la chorégraphe Marion Motin nous plonge avec Les Affamés dans un conte mêlant performance chorégraphique, vocale et circassienne au coeur d'une humanité fracturée. Présenté comme un ballet contemporain, le spectacle déconstruit les codes pour offrir une expérience émotionnelle, où les corps des danseurs expriment, grâce à une bande son puissante, une métaphore sociale et existentielle.
Un choc esthétique empli de noirceur
Dès l'ouverture, le ton est donné : le plateau s'habille d'une scénographie brutale aux accents de fin du monde. On y retrouve les univers sombre de Mad Max, embrumé de Blade Runner ou underground de Subway. Le récit dessine une société irrémédiablement scindée en deux, entre « ceux d'en haut » et « ceux d'en bas », un univers impitoyable de prédateurs et de proies. Dans ce décor de béton et de tôles, la danse s'extirpe des corps comme un cri de survie, en mouvements brutaux et répétitifs.
Le jeu de scène est particulièrement travaillé : un tapis roulant en front de scène, où l'on peut y voir successivement, le symbole d'une vie qui se déroule trop vite, une lutte acharnée contre des vents contraires, un défilé des horreurs de l'humanité ou bien l'incongruité décalée d'une baignoire enfumée. Un monte-charge permet à « ceux du haut » de s'aventurer et de fréquenter, entre dégoût, surprise et moquerie « ceux du bas », les lettres suspendues aux cintres sur titrant les tableaux de leur lumière crue.
La gestuelle, toujours d'une précision chirurgicale, est d'abord aérienne, en long mouvements de bras élégants et effilés. Elle se fait ensuite terrienne, saccadée et viscérale. Les corps s'entrechoquent, rampent et se redressent dans une tension permanente. Les tableaux de groupes sont autant de mouvements de foule qui se mutent en vagues de révolte, alternant avec quelques solos empreints de détresse.
Marion Motin joue avec les dynamiques de pouvoir et de soumission, utilisant le contact physique et les déséquilibres pour illustrer les rapports de force. Certains passages, où les danseurs s'agglomèrent ou se repoussent, rappellent les comportements grégaires, voire animaux, soulignant une critique acerbe de l'individualisme contemporain. Un circassien aérien apporte à cette pesanteur une touche de poésie et de légèreté, agissant comme un trait d'union fragile et suspendu entre les classes sociales, entre ici-bas et un au-delà libérateur.
Une fusion organique entre danse et musique live
L'architecture sonore, véritable colonne vertébrale du ballet, apporte une puissance viscérale. La partition, orchestrée par Micka Luna, rassemble la crème de la scène britannique : la batterie lourde de Clive Deamer et la guitare saturée d'Adrian Utley (issus du groupe Portishead) fusionnent magnifiquement avec le flux « ghettofuturiste » du rappeur londonien GAIKA. Présents sur scène, les musiciens ne se contentent pas d'accompagner le spectacle, ils font corps avec lui. Les mots scandés par GAIKA portent le fil narratif et ancrent la révolte des danseurs dans un réalisme urbain impitoyable. La bande-son, également composée de bruits concrets (respirations, frottements, sons de mastication), renforce cette immersion dans un univers à la fois primitif et résolument actuel dans lequel se fondent les danseurs.
La création lumière de Louis Choisy joue un rôle tout aussi crucial. Épousant les basses de la batterie et le vrombissement des guitares, ses faisceaux agressifs et ses contrastes violents sculptent les corps et amplifient le sentiment d'urgence.
Si ce ballet peut dérouter par son abstraction ou parfois s'enliser dans son propos de lutte des classes futuriste, la sincérité de la proposition ne peut laisser le spectateur indifférent (et n'est-ce pas ce que l'on attend du spectacle vivant ?). Marion Motin réussit le pari de créer un art total, capable de faire vibrer une salle. Les Affamés ne cherche pas à plaire, mais à (r)éveiller. C'est une œuvre viscérale et sombre mais paradoxalement pleine d'espoir, qui prouve que face à la misère et à l'oppression, le mouvement reste une arme de résilience et de résistance puissante.
















