L’Objet du délit, d’Agnès Jaoui : l’éléphant dans la pièce
Pour son sixième long-métrage, et premier écrit sans Jean-Pierre Bacri, Agnès Jaoui se penche sur un des sujets les plus inflammables du moment.
Les violences sexuelles dans le monde de l’opéra : lorsque a été dévoilée l’affiche – au minimum audacieuse – de L’Objet du délit, on se demandait bien par quel biais la réalisatrice française avait pu traiter son sujet. Comme Molière : par le rire. Non point une posture inconséquente et sans prise de risque, apanage de tant de comédies volatiles, mais concernée, empathique. L’Objet du délit est un film réussi : ouf !
Quels meilleurs cadres que celui des Noces de Figaro pour parler de l’emprise, du patriarcat, de la séduction, du désir, et celui des carrières de Lacoste attenantes au château du Marquis de Sade, pour ce film attaché aux basques d’une troupe d’opéra devant monter l’immarcescible chef-d’œuvre mozartien. Le droit de cuissage du XVIIIe vilipendé tout au long du livret de Da Ponte peine encore à rendre les armes au XXIe où les magnats de l’industrie cinématographique ont cru bon de remplacer les comtes de jadis. Producteur, mécène, metteur en scène, chef d’orchestre, assistant, régisseur, scénographe, machiniste, et interprètes, ils sont tous là : un vivier providentiel pour Agnès Jaoui, qui peut une nouvelle fois s’adonner à sa spécificité, le film choral. Même si s’étant adjoint les collaborations de quatre scénaristes, on retrouve le sens de la fête dialoguée déjà à l’œuvre dans son Goût des autres, titre qui pourrait définir tout aussi parfaitement cet Objet du délit.
Dès l’ouverture (une audition finement filmée), la réalisation d’Agnès Jaoui, qui sait de quoi elle parle (trois mises en scène d’opéra à ce jour, son Don Giovanni étant à l’affiche à Montpellier) affirme avec un art consommé de la distance et du second degré un regard qui jamais ne s’égare dans la foule de ses personnages, tous intéressants : la jeune metteuse en scène inexpérimentée (merveilleuse révélation de Claire Chust) qui permet de tacler au passage les barbons du monde lyrique (« à l’opéra on choisit des gens qui n’y connaissent rien ») ; l’assistante attentionnée (très juste Lucie Gallo) ; le régisseur découvrant le monde de l’opéra (touchant et hilarant Oussama Kheddam) ; le vieux chef d’orchestre forcé de se replonger dans son passé amoureux (Daniel Auteuil crédible et patelin à souhait) ; un Chérubin noir (Eye Haïdara, à vif) ; une Comtesse-diva ultra-lucide, même sur elle (Agnès Joui, qui d’autre ?) ; un Figaro bellâtre (Maxime Pambet parfait en séducteur opportuniste) ; un producteur inféodé à sa libido (Patrick Mille) ; des pères fascinés chacun à leur façon par la jeunesse (Hervé Pierre et Jacques Weber, à cœur joie). L’objet du délit adviendra d’un Comte homosexuel (Vincenzo Amato, condensé d’arrogance) plaquant par trop sur une Suzanne arythmique (Tiphaine Daviot) ses mains, mais aussi les clichés de toutes les mises en scène passées des Noces. Hormis la scène un brin caricaturale de l’emballement collectif (même si, à la réflexion, pas moins que ceux de la vie réelle en pareil cas), pas de fausse note dans ce film musical au propre (Mozart et Fernando Fiszbein inspiré par son illustre aîné) comme au figuré (plan-séquence et montage), qui donne du temps au temps et dont les 2h13 filent sans jamais peser. À ceux qui trouveront exagérée la scénographie (finalement hilarante) des phallus promise par l’affiche, on rappellera l’usage qu’en faisait déjà la mise en scène autrement inégale de Lotte de Beer en 2021 à Aix-en-Provence…
Un Objet du délit sans langue de bois donc, de surcroît à aucun moment soupçonnable de ne pas rendre service « à la cause » (« haine du patriarcat » et « haine du masculin » ne sont « pas la même chose », rappelle Agnès Jaoui) même quand le film appuie sur tout ce qui clive, de la présomption d’innocence mise à mal aujourd’hui par les tribunaux « populaires » au mobile réel de l’accusation. L’Objet du délit évoque bien sûr en creux l’affaire Briot/Grappe, avec ses deux plaintes (celle déposée par la soprano, puis la plainte en diffamation déposée par le baryton) classées sans suite au bénéfice du doute par le procureur de Besançon. « Une impression de grand gâchis » lâchera ce dernier. Deux heures après sa piquante ouverture, et aux antipodes de celui qui a conclu ladite affaire, le long finale de L’Objet du délit réjouira chacun (générique de fin compris avec son émouvante dédicace en ultime cerise sur le gâteau), jusqu’aux rétifs des fins heureuses à tout prix, en parvenant à prôner tout à la fois la nécessaire réconciliation (les « perdono » du Comte auront rarement été aussi déchirants) et l’amour éperdu de la musique.















Je me suis régalée à ce film drôle et sérieux à la fois, un grand merci à Agnès Jaoui pour sa finesse et son refus de céder aux simplifications réductrices. Oui, le sujet est compliqué et oui, il est difficile de prendre clairement parti, les travers des uns et des autres sont moqués et aucune réponse tranchée n’est donnée et c’est tant mieux. Merde aux critiques qui ont déploré le soi-disant flou du propos, bravo à ce film d’être tout sauf binaire, ouf ça fait du bien !
L’objet du délit, c’est Sophie ! Personne ne l’écoute, elle est objectivée par tout le monde, y compris par les personnes qui prétendent la défendre. La seule fois où elle commence à parler, on la fait se taire parce qu’elle veut témoigner d’un traumatisme d’enfance qui n’intéresse personne. La fin tisse des résolutions qui ne sont qu’une multiplication des diversions. Sophie, tout le monde s’en moque. Et je ne trouve aucune critique qui s’intéresse réellement au personnage, tout le monde semble sidéré par la diversion et vouloir participer à en faire un objet.
Un film subtil superbement dirigé ( oui!) ,extrêmement bien joué, des points de vue et des comportements multiples sur un sujet qui débouche souvent sur de l’ hystérie haineuse, un plaisir, une œuvre, réellement.
Un vrai régal !MERCI Agnes JAOUI…c’est vrai que ton Jean Pierre serait de fier de toi…le génie de vous deux fait du bien ds ce monde de violences et de mensonges…
Un très bon film en effet. Un peu fourre-tout mais le sujet est complexe et le traitement par la réalisatrice reflète bien tous les points de vue et relativise là où c’est nécessaire. Il y a beaucoup de musique, tant mieux ! Grosse déception de la prestation de Daniel Auteuil en chef d’orchestre : une singerie maladroite sans aucune crédibilité.
Un film
Drôle sans temps mort d’une grande finesse avec des dialogues et des répliques cultes !!! On reconnaît la mise en scène et le sens de la fête d’Agnès Jaoui
Au cinéma de Vincennes hier : tout le monde a applaudi – Bacri serait fier 🩷