Un voyage mozartien au féminin à travers ses créatrices
C’est par cet air de Chérubin Ogni donna mi fa palpitar (chaque femme fait battre mon cœur plus vite) dans Les Noces de Figaro, qu’Emmanuel Gardeil a choisi de nommer ce récital consacré aux cantatrices pour lesquelles Mozart a composé et qu’il a parfois aimé, récital dont il assure le récit chronologique.

En premier lieu les sœurs Weber, musiciennes accomplies, qui devinrent ses muses et ont accompagné les créations et la carrière de Wolfgang depuis son coup de foudre avec Aloysia, à Manheim à la fin de l’année 1777. Ce premier amour fou sera contrarié entre Paris et Munich, mais il lui aura composé des airs sublimes, dont la rare et redoutable scène Popoli di Tessaglia, destinée à être intégrée dans l’Alceste de Glück. Cette scène peu chantée en raison de son extrême difficulté, avec un rarement atteignable contre-sol, représente le sommet des airs que Mozart composa pour Aloysia. C’est le cri de douleur d’une reine, qui chante son plus profond désespoir devant son peuple, face à la mort du roi Admète. Julie Mathevet incarne cette Aloysia avec une vélocité et une agilité stupéfiantes avec des sons piqués et filés.
La naissance de l’opéra allemand
Si à Vienne à la fin du XVIIIe siècle, l’opéra était majoritairement italien, l’empereur Joseph II souhaitait initier et valoriser l’opéra allemand. Mozart fit une première tentative avec Zaïde, une adaptation en singspiel du Zaïre de Voltaire, mais l’ouvrage est resté inachevé, comportant seulement les airs et ensembles des deux premiers actes, sans ouverture, ni 3e acte. Mozart n’y revint jamais et Constance découvrit la partition dans ses papiers après sa mort. Par contre, en 1782, L’Enlèvement au sérail, qui remporta un franc succès, marqua la naissance de l’opéra allemand. L’air de bravoure de Kontanze, Welcher Wechsel herrscht in meinem Seele (Quelle incertitude règne en mon âme) composé pour Caterina Cavalieri et chanté ici par Julie Mathevet, nécessite une virtuosité absolue et de solides moyens vocaux.
Il a été longtemps d’usage de considérer la cadette Constance Weber comme une gentille dinde dépourvue de talent. La réalité est bien différente car elle faisait face aux dépenses inconsidérées de Wolfgang, qui manquait de sens pratique et d’après ce qu’il a écrit pour elle, ses capacités musicales étaient particulièrement développées. Le meilleur exemple en est sans doute le superbe et redoutable Et incarnatus est de la Grande messe en ut K 427, qu’elle chanta lors de sa création à Salzbourg en 1783. Cette messe d’action de grâce, peut-être le chef-d’œuvre de la production sacrée de Mozart, resta inachevée. Clémence Garcia en propose une version habitée en toute subtilité.
Les deux sopranos se retrouvent pour la querelle des deux divas de cet autre Singspiel en un acte Le Directeur de théâtre, que Joseph II avait voulu confronter à un bref opéra bouffe italien de Salieri Prima la musica e poi le parole. Ce fut ce dernier qui remporta le match.
Muses des opéras de la maturité
Ayant débuté en concert à l’âge de 8 ans, Nancy Storace a déjà une belle carrière en Angleterre, puis en Italie, lorsqu’elle arrive au Théâtre impérial de Vienne en 1783, où elle créera une vingtaine d’opéras jusqu’en 1787. Elle fut la créatrice du rôle de Suzanne dans Les Noces de Figaro et Mozart composa aussi pour elle le superbe air de concert Ch’io mi scordi di te avec accompagnement de piano obligé.
Des Noces de Figaro, où le théâtre est absolu, Julie Mathevet et Clémence Garcia chantent le duo aigre entre Suzanne et Marcelline, puis le duo complice de la lettre avec Suzanne et la Comtesse.
Le baryton Philippe Estèphe rejoint la scène pour la sérénade de Don Giovanni, un rôle qu’il maîtrise depuis une grande dizaine d’années, puis le célèbre duo La ci dare la mano entre Don Giovanni et Zerline, avec Clémence Garcia. Le jeu de séduction forcée se transforme vite en une complicité totale.
Puis les deux sopranos et le baryton se retrouvent pour le tendre Trio des vents de Cosi fan tutte où Fiordiligi, Dorabella et le cynique Don Ferrando regardent s’éloigner le bateau de leurs amants partant pour une guerre fictive.

Pour La Flûte enchantée, Mozart avait écrit le rôle de Pamina pour Ana Gottlieb, alors âgée de 17 ans. Clémence Garcia et Philippe Estèphe ont illustré cet ultime opéra par le beau duo entre Pamina et Papageno.
Avec son génie musical et un grand sens du théâtre, Mozart, qui aimait les voix par-dessus tout, disait : « J’aime qu’un air soit ajusté à un chanteur aussi exactement qu’un habit bien coupé ». Pour accompagner ce récital au programme solide et éprouvant pour les voix, le piano d’Émilie Véronèse assure la partie orchestrale, parfois complexe, avec toute la constance et la virtuosité qu’on lui connaît.












