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Michael Haydn à Salzbourg, aux côtés de Mozart père et fils

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Pourquoi ne serait-il pas fier, ce modeste charron de Rohrau, Mathias Haydn, lorsque ses deux fils Joseph (*1732) et Michael (*1737), deux sopranos cristallins, sont reçus au sein de la Chapelle de St-Étienne de Vienne.

Le quotidien des petits chanteurs comprend l’enseignement théorique à base du compendium Gradus ad parnassum de Johann Josef Fux et une instruction générale. Michael plonge le nez dans les volumes historiques et littéraires, mais ce sont avant tout les livres religieux qui vont illuminer son esprit, d’où ses futures compositions à la louange du Seigneur.

Après la mue s’inscrit au Collège des Jésuites, en partageant la chambre avec son ami J.B. Albrechtsberger, le futur maître de chapelle et professeur de Beethoven. Ses traces se perdent jusqu’en 1757 où son nom figure parmi les violonistes de l’orchestre épiscopal de Grosswardein (Oradea Mare en Roumanie aujourd’hui), ou le jeune homme se fait octroyer sa première charge de compositeur. A côté des œuvres consacrées à la Vierge, il écrit un Te Deum (MH 28) et deux messes en 1762 : La Missa Sanctae Crucis (MH 56) et la Missa Dolorum Beatae Virginis Mariae (MH 57), des œuvres a cappella dont les parties s’écoulent dans un flux régulier aux modulations fréquentes. Comme maître de chapelle, Haydn va bientôt acquérir la réputation d’un compositeur prolifique, d’un virtuose aussi bien à l’orgue qu’au violon, et un jour de septembre la visite du conte Joseph Schrattenbach va changer la donne : Le visiteur est fortement impressionné par les prestations du jeune musicien de 25 ans, si bien qu’il promet de le recommander à son oncle, le Prince-archevêque de Salzbourg. Qu’y a-t-il de plus alléchant que la cour de Salzbourg, le deuxième centre musical après Vienne ?

Lorsque Haydn y arrive en 1763, Léopold Mozart vient de partir en voyage pour présenter ses deux enfants Nannerl (12 ans) et Wolfgang Amadeus (7 ans) aux altesses dans les capitales européennes. Est-ce que ce nouvel arrivant va remettre en cause sa propre position à Salzbourg ? Toujours est-il que le caractère rigoureux du vice-directeur Mozart regarde d’un œil défiant le train de vie laxiste, voire bon vivant de son nouveau collègue, tandis que les rapports de Haydn avec le jeune Wolfgang mettent la base à une sorte de complicité qui durera pendant toute la vie de Mozart. Après le départ du maître de chapelle Johann Ernst Eberlin, Haydn se porte candidat, mais ce poste est maintenant réservé aux Italiens. Pendant ce temps, de nouvelles compositions religieuses font suite aux 14 messes créées déjà bien avant : des prières, des hymnes, 5 litanies et un Regina Coeli en ut majeur MH 80 de 1766 dont le thème de la fugue va refaire surface dans un Alleluja final du Regina Coeli  KV 108 (1777) de Mozart. Mais Salzbourg ne célèbre pas que la musique sacrée : Le Prince-évêque Sigismund Christoph Schrattenbach tient à augmenter son prestige de souverain par les concerts à la cour. Dans la région, on déniche quelques virtuoses pour lesquels Haydn écrit des concertos, tels que ceux pour trompette MH 60 et MH 104 ainsi que deux autres pour flûte MH 81 et MH 105 et un concerto pour cor MH 134, sans parler de ses nombreux quatuors et trios. Grâce aux appointements généreux de la part du prince, certains musiciens partent en Italie pour des séjours de formation continue, comme par exemple les cantatrices qui vont être affûtées à la perfection à Venise avant de réintégrer la cour de Salzbourg, parmi lesquelles Magdalena Lipp, un soprano aux vocalises époustouflantes qui deviendra, sous peu, l’épouse de .

Le prince-évêque élargit l’effectif de sa chapelle jusqu’à 40 musiciens, dans le but de promouvoir l’opéra italien, une sérieuse concurrence pour la cour impériale de Vienne. Un opéra de Mozart devrait couronner les festivités autour du jubilé sacerdotal du Prince-évêque, mais la mort de  Schrattenbach en 1771 réduit le projet à néant. Une aubaine pour ! Il écrira sa première grande œuvre pour la collégiale de Salzbourg, son Schrattenbach-Requiem MH 150, exécuté en début janvier 1772 par la chapelle de la cour, avec Léopold et Wolfgang A. Mozart dans l’orchestre.

Le jeune Mozart de 14 ans semble profondément impressionné par ce Requiem de Michael Haydn, si bien que vingt ans plus tard, son propre Requiem va mettre à jour certaines correspondances : un début baigné dans les ténèbres par les pas inexorables au ralenti (Adagio) dans les basses et les accords enchaînés autour de la tonique en do mineur (en mineur chez Mozart) avant que le chœur articule son « Requiem aeternam… » dans les deux œuvres comme échafaudage fugué des voix graves vers le haut, jusqu’au fameux « et lux perpetua » aux structures identiques. Ces passages là montrent à quel point Mozart a pu s’appuyer sur Michael Haydn, et pendant ses séjours de passage à Salzbourg il va toujours retrouver Haydn pour exécuter de la musique de chambre en sa compagnie ou pour emporter à Vienne des manuscrits comme source d’inspiration pour ses propres symphonies, comme la Symphonie en mi bémol majeur MH 340 dont on trouvera des traces dans la Symphonie KV 543 de Mozart de 1788.

Dans son Requiem Haydn a recours en plus au tonus peregrinus du chant grégorien au passage du Te decet hymnus Deus in Sion que reprend ici le chœur accompagné par les triolets tressés en guirlandes des violons :

                                  Te decet hymnus – version originale grégorienne

                  Le chœur et son Te decet Hymnus…et l’effervescence des violons

La mort de son protecteur a sans doute affligé notre compositeur, sans parler du train de vie que mène sa femme comme star à l’opéra avec un penchant pour le luxe et les endettements. Il tâche de se remonter le moral en compagnie de ses amis qui viennent trinquer avec lui dans les tavernes du lieu ou à la cave du couvent. Papa Mozart aux mœurs rigoureuses ne retient plus son mépris pour son collègue et le taxe de buveur invétéré (est-ce que le peintre du portrait l’aurait vu comme tel ?) quitte à le respecter sur le plan musical.

La succession au siège de l’archevêché en 1772 va entraîner des changements importants. Le Prince-évêque Hieronymus Colloredo bannit la musique profane de l’aire épiscopal, et pour le service religieux, il préfère les messes basées sur le nouveau livre de cantiques allemands. Colloredo est issu de la noblesse éclairée, d’où son sens de responsabilité à l’égard de ses sujets. Dans les églises de l’archevêché, les messes allemandes appelées « Deutsches Hochamt » seront désormais la règle, ce qui répond parfaitement au caractère modeste de Haydn : ses futures messes ne seront accompagnées que de l’orgue et de quelques rares instruments à vent. En tant qu’organiste de la cathédrale il incombe à Haydn de former les petits chanteurs, une tâche composée sur mesure, vu ses souvenirs d’enfance comme soprano soliste à Vienne. Il supervise leur instruction aussi dans les autres domaines et ses œuvres entrent dans le canon des œuvres didactiques. Même Schubert semble porter en lui un brin de Haydn. Ayant visité la tombe de Haydn en 1825 à Salzbourg il note : « Que ton esprit calme et clair vienne m’effleurer et même si je ne puis me tenir tranquille, il n’y a personne qui te respecte autant que moi. »

Pour les 1200 ans de la Collégiale bénédictine de St-Pierre en 1782, Haydn compose de nouveau une messe de jubilé et un oratorio en l’honneur de son abbé : la Sanctificatio Jubilaei sur un texte qui évoque la fin de la captivité des Israélites en Égypte. A cette époque, Haydn a les mains libres puisque Léopold Mozart prend de l’âge et se retire peu à peu, son fils Wolfgang poursuit sa carrière à Vienne et les musiciens italiens engagés autrefois sont congédiés. La sobriété de la nouvelle liturgie allemande réveille auprès du Consistoire de Salzbourg le désir de réintroduire les instruments pour étoffer les compositions sacrées, si bien que Haydn revient à des œuvres plus solennelles avec un Magnificat, des Vêpres, un Salve Regina et ce Regina coeli laetare en allemand MH 694 pour 2 sopranos, chœur de femmes, deux cors et basse continue :

Mais son vrai ‘label’ sont les six versions du Te Deum exécutées souvent de son vivant et durant tout le XIXe siècle, l’adoration de l’ostensoir étant l’un des points culminants du recueillement des fidèles. L’ensemble se compose de quatre voix concertantes accompagnées de deux violons, de deux trompettes, des timbales et de l’orgue, parfois de deux hautbois.

Contrairement au jeune Mozart toujours en route, Michael Haydn ne voyage guère, si ce n’est pour rayonner un peu dans la région en visitant des monastères. Les trois séjours à Vienne sont ses seuls voyages notables. En 1771, il désire aller voir son frère Joseph malade, et lors de son séjour de 1798, les deux frères vont écouter le jeune Beethoven et profiter de l’hospitalité du maître de chapelle Joseph Eybler.

En 1786, Haydn se lance dans une entreprise monumentale : la Missa a due Cori appelée Missa Hispanica en ut majeur MH 422 et destinée à la Cour de Madrid. Après sa création à Salzbourg le chroniqueur précise qu’elle demande « la présence de soixante musiciens répartis dans les trois chœurs. » Dans les années 1790, la musique sacrée se répartit sur deux domaines. Pour les besoins du culte à Salzbourg, Haydn livre de nouvelles messes en allemand, d’autre part des œuvres solennelles pour les festivités dans les églises en dehors de la ville, comme ces Vesperae pro festo Sanctissimae Innocentium MH 548 de 1793 à l’effectif de deux sopranos et un alto solistes, un chœur de femmes et un orchestre à cordes, deux cors et l’orgue. Les parties jubilatoires sont continuellement escortées par des linéaments de doubles croches dans les deux violons et ponctuées par les deux cors :

St-Pierre de Salzbourg sera doté peu après plusieurs vêpres où Haydn observe une rigueur contrepointique proche du style sévère d’un Palestrina. De ces Vier Deutsche Choralvespern on retient surtout la Deutsche Fastenvesper MH 674 pour la liturgie de la passion du Christ où le ton psalmodique rappelle le chant grégorien.

La carrière de notre musicien trouve une fin abrupte lors de l’assaut de la soldatesque napoléonienne en 1801. Le Prince-évêque prend la fuite et Haydn tombe dans les griffes des troupes françaises qui viennent piller sa demeure. Son frère Joseph de Vienne intercède en sa faveur, ce qui lui vaut des commandes de la part de l’impératrice : la Theresienmesse MH 796 et deux Te Deum MH 800 (en latin) et MH 829 (en allemand). En plus de ces déboires à Salzbourg, notre musicien subit deux accidents dans la rue aux conséquences fâcheuses. Sa toute dernière composition, son Requiem MH 838 écrit sur son lit de mort (15 ans après celui de Mozart) reste inachevé :

                                         Les dernière notes de son Requiem inachevé MH 838

Malade, blessé et démuni, Michael Haydn meurt le 10 août 1806. Sa dépouille est escortée jusqu’à St-Pierre où on lui offre une cérémonie funéraire solennelle basée sur ce dernier Requiem complété par des fragments de celui de 1771 MH 150.

S O U R C E S

VIGNAL Marc, Michael Haydn,  Bleu nuit éditeur, Paris, 2009.

STÖCKLER Eva M. et BRANDTNER Agnes (éd.), Johann Michael Haydn, kein vergessener Meister!, Hollitzer Verlag, Wien, 2020.

EDER Petrus et SCHMID Manfred H., Johann Michael Haydn, Werk und Wirkung (Michael-Haydn-Kongress à Salzbourg du 20 au 22 oct. 2006), Strube Verlag, München, 2010.

HOFFMANN Hans, Treue Diener ihrer Herren – Joseph und Michael Haydn, Rauter Verlag, Schwarzach, 2001.

Crédits photographiques : portrait © Image libre de droit

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